[DIGITAL Business Africa] – L’intelligence artificielle est en train de redéfinir le paysage de la cybercriminalité en Afrique. Longtemps considérée comme un simple outil d’assistance pour les pirates informatiques, elle est désormais au cœur de leurs opérations. C’est l’un des principaux enseignements du Rapport d’évaluation de la cybermenace africaine 2026, publié en juin par INTERPOL sur la base d’une enquête menée auprès des services de police de 36 pays africains.
Selon INTERPOL, 55 % des affaires de cybercriminalité enregistrées en 2025 sur le continent faisaient intervenir l’intelligence artificielle : 47 % de manière occasionnelle et 8 % de façon régulière.
Le rapport décrit cette évolution comme un véritable changement de paradigme. L’IA n’est plus seulement utilisée pour améliorer certaines étapes d’une attaque ; elle permet désormais d’automatiser l’ensemble de la chaîne d’action des cybercriminels, depuis l’identification des cibles jusqu’à la dissimulation des traces, en passant par la création de campagnes de phishing personnalisées ou l’extorsion.
Grâce à la démocratisation des outils d’IA générative, des individus disposant de compétences techniques limitées peuvent aujourd’hui mener des opérations sophistiquées auparavant réservées à des groupes hautement spécialisés.
Le rapport met en évidence une explosion des contenus hypertruqués (deepfakes) utilisés dans les escroqueries financières.
Entre le deuxième et le quatrième trimestre 2024, les incidents liés à ces contenus ont été multipliés par sept en Afrique.
En Ouganda, une vidéo falsifiée mettant en scène une personnalité publique a servi à promouvoir un faux investissement financier. L’opération aurait causé plus de 2 millions de dollars de pertes avant l’intervention des autorités.
INTERPOL cite également plusieurs plateformes frauduleuses, dont CryptoBridge Exchange, Optcoin et AfriQuantumX, qui ont utilisé des vidéos truquées de dirigeants et d’influenceurs pour convaincre des victimes d’investir dans de prétendus systèmes de trading automatisé.
L’organisation note également l’apparition de nouvelles générations de rançongiciels capables d’utiliser l’IA générative pour adapter automatiquement leur code malveillant ou personnaliser leurs demandes de rançon, à l’image de la souche PromptLock.
Même si ces attaques restent encore limitées, INTERPOL estime qu’elles annoncent une évolution profonde des méthodes employées par les groupes criminels.
Autre phénomène en forte progression : la sextorsion.
Les générateurs d’images alimentés par l’IA permettent désormais de créer des contenus explicites extrêmement réalistes à partir d’une simple photographie récupérée sur les réseaux sociaux.
Au Ghana, les pertes financières subies par les victimes âgées de 18 à 24 ans auraient été multipliées par cinq, les cybercriminels exploitant ces images truquées pour exercer un chantage de plus en plus crédible.
Le rapport souligne également une progression des identités synthétiques, créées en combinant des informations réelles et des données générées artificiellement afin de contourner les procédures de vérification d’identité (KYC).
Ces faux profils servent notamment à ouvrir des comptes bancaires, enregistrer des cartes SIM ou solliciter des crédits mobiles. Des cas ont notamment été signalés au Cameroun, au Mali et en Tanzanie.
Face à cette mutation rapide, les capacités des forces de l’ordre progressent plus lentement.
Seules 33 % des agences interrogées déclarent utiliser l’IA pour la détection des menaces, tandis que 31 % l’exploitent dans leurs activités de criminalistique numérique.
Le principal frein reste toutefois humain. INTERPOL indique que 92 % des agences considèrent le manque de compétences comme leur principal obstacle, tandis que seulement 8 % des analystes du renseignement disposent d’une expertise avancée en intelligence artificielle.
Pour de nombreux enquêteurs, reconnaître une vidéo truquée, un appel vocal cloné ou un courriel généré automatiquement demeure encore un exercice complexe.
Cette montée en puissance de l’IA intervient alors que la cybercriminalité connaît une accélération sans précédent en Afrique.
Selon INTERPOL, les pertes financières directement déclarées sont passées de 192 millions de dollars en 2024 à 484 millions de dollars en 2025. Le nombre de victimes identifiées a, dans le même temps, bondi de 35 000 à 87 000.
Au total, les dommages économiques directs imputables à la cybercriminalité sont désormais estimés à au moins 5 milliards de dollars sur le continent.
Pour INTERPOL, la priorité n’est plus uniquement d’acquérir de nouveaux outils technologiques. L’organisation appelle les États africains à investir massivement dans la formation de leurs enquêteurs afin qu’ils puissent identifier les contenus générés par intelligence artificielle, tout en renforçant la coopération entre pays face à des réseaux criminels qui innovent désormais au rythme des progrès de l’IA.
L’un des principaux enseignements de ce rapport est clair : alors que l’intelligence artificielle devient un levier majeur de développement économique pour l’Afrique, elle s’impose aussi comme un accélérateur des menaces cyber. Pour les États, l’enjeu n’est plus seulement d’adopter l’IA, mais de développer les compétences, les cadres réglementaires et les capacités opérationnelles nécessaires pour en limiter les dérives avant qu’elles ne prennent une avance difficile à rattraper.
Par Loic SOUOP









