[DIGITAL Business Africa] – Le débat sur la souveraineté numérique prend une nouvelle dimension en France. Alors que Paris cherche à réduire sa dépendance aux technologies américaines dans les secteurs stratégiques, Alex Karp, directeur général de Palantir, estime que certaines mesures prises par la France pourraient produire l’effet inverse de celui recherché.
S’exprimant auprès de l’AFP, mercredi 2 septembre 2026, en marge d’une réunion du G20 à Chapel Hill, en Caroline du Nord, le patron de Palantir a vivement critiqué les restrictions réglementaires françaises visant notamment l’utilisation de logiciels américains par les administrations.
« Ces mesures se retournent contre leurs auteurs », a-t-il déclaré, estimant que « l’environnement réglementaire n’aide manifestement ni l’Europe ni la France ».
Cette sortie intervient dans un contexte particulièrement sensible pour Palantir. La France a récemment décidé de préparer le remplacement progressif de la société américaine auprès de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI), au profit de l’entreprise française ChapsVision. Une décision motivée notamment par des préoccupations liées à la souveraineté des données et à la dépendance technologique.
Palantir fournit depuis plusieurs années ses technologies d’analyse de données à la DGSI. Son contrat reste actuellement opérationnel, le temps que la solution appelée à lui succéder soit développée et déployée.
Le choix de ChapsVision constitue néanmoins un signal politique fort. Fondée en 2019, l’entreprise française a réalisé environ 200 millions d’euros de chiffre d’affaires l’année dernière, contre 4,5 milliards de dollars pour Palantir.
Pour Alex Karp, le problème ne réside toutefois pas uniquement dans le choix entre une entreprise française et une entreprise américaine. Il estime que les décisions concernant la souveraineté technologique doivent être prises à partir d’une compréhension beaucoup plus fine des technologies utilisées.
« Il faut une réglementation qui soit réellement utile. Et pour cela, il faut être un expert technique », affirme-t-il.
Une déclaration qui vise directement la manière dont les États européens construisent aujourd’hui leurs politiques de souveraineté numérique.
C’est sur ce terrain qu’Alex Karp se montre le plus offensif. Selon lui, remplacer une entreprise américaine par une entreprise non américaine ne garantit pas nécessairement une véritable indépendance technologique si cette dernière dépend elle-même de modèles d’intelligence artificielle propriétaires développés aux États-Unis ou en Chine.
Le patron de Palantir dénonce ainsi ce qu’il considère comme une « souveraineté de façade ».
Pour illustrer son propos, il utilise une métaphore particulièrement provocatrice, comparant cette situation à « un cinq à sept sans préservatif » : une relation que l’on pense protégée alors qu’elle ne l’est pas réellement.
Derrière cette formule volontairement choc, son argument est plus technique : la souveraineté numérique ne dépendrait pas uniquement de la nationalité du fournisseur, mais de la maîtrise effective des technologies, des modèles, des infrastructures et des données.
Une question qui dépasse largement le cas de Palantir et de la DGSI. Elle concerne désormais l’ensemble des stratégies européennes en matière d’intelligence artificielle.
Interrogé sur les inquiétudes européennes concernant leur dépendance aux technologies américaines, notamment dans le contexte du retour de Donald Trump à la présidence des États-Unis, Alex Karp estime que l’Europe ne peut plus se contenter d’hésiter.
« C’est l’heure du match », lance-t-il. « Il faut régler les problèmes techniques. Il y a des inquiétudes légitimes, mais c’est l’heure du match. »
Le dirigeant distingue cependant les préoccupations techniques qu’il juge légitimes de ce qu’il qualifie d’« alarmisme ».
« On ne peut pas prétendre que les préoccupations techniques réelles sont la même chose que les discours alarmistes », soutient-il, tout en précisant qu’il ne considère pas que les entreprises américaines doivent tout contrôler.
Karp affirme par ailleurs que ses critiques ne sont pas motivées par des considérations commerciales. Palantir étant appelé à perdre progressivement son contrat avec la DGSI, cette précision revêt une importance particulière.
« Nous avons une présence très limitée [en France]. Nous ne cherchons pas vraiment à nous développer », assure-t-il.
Malgré la virulence de ses propos, Alex Karp présente son intervention comme un avertissement formulé à l’égard d’un pays qu’il considère comme stratégique.
Il reprend ainsi un proverbe français : « Qui aime bien châtie bien. »
« Je tiens à vous », affirme-t-il à propos de la France, qu’il décrit comme « culturellement le pays le plus important d’Europe, et économiquement le deuxième plus important ».
Mais derrière les formules du patron de Palantir se joue un débat beaucoup plus large.
Palantir est elle-même au cœur de nombreuses controverses en Europe. Des organisations de défense des droits humains dénoncent depuis plusieurs années l’utilisation de ses technologies dans le domaine de la surveillance et de l’analyse de données, ainsi que ses contrats avec le gouvernement américain. L’entreprise, cofondée par Peter Thiel, a également été critiquée pour son implication présumée dans les opérations militaires israéliennes à Gaza.
Ces controverses alimentent précisément les interrogations européennes sur la dépendance aux technologies américaines.
Le choix français de privilégier ChapsVision s’inscrit donc dans une réflexion stratégique plus vaste : comment garantir la maîtrise des données sensibles et des technologies critiques à l’heure où l’intelligence artificielle devient une infrastructure stratégique ?
Alex Karp apporte une réponse provocatrice : changer de fournisseur ne suffit pas si les technologies fondamentales restent étrangères.
La France, comme le reste de l’Europe, est ainsi confrontée à une équation complexe : développer ses propres capacités technologiques, protéger ses données stratégiques et, dans le même temps, continuer à bénéficier des technologies les plus performantes disponibles sur le marché.
Un débat qui ne fait que commencer et qui, avec l’essor de l’IA, pourrait devenir l’un des principaux enjeux de la souveraineté numérique européenne.
Par Loïc SOUOP
Source : AFP








