[DIGITAL Business Africa] – Kigali s’affirme de plus en plus comme une destination d’apprentissage pour les administrations africaines en quête de modèles de transformation publique et numérique. Fin août 2026, Rwanda Cooperation indiquait accueillir, au cours d’une même semaine, huit délégations provenant de sept pays : Liberia, Kenya, Nigeria, Bénin, Gambie, Gabon et Guinée. Certaines étaient accompagnées de partenaires stratégiques et de développement, parmi lesquels la Banque mondiale, le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) et Prospects Development Services.
Toutes ces délégations n’étaient pas venues seulement pour étudier la transformation numérique. Leurs domaines d’intérêt allaient de la santé aux finances publiques en passant par les coopératives et le développement institutionnel. Mais plusieurs missions récentes montrent un intérêt particulier pour l’e-gouvernance, les services publics numériques et les mécanismes ayant permis au Rwanda de digitaliser une part importante de son administration.
Le Gabon et la Guinée en offrent deux exemples récents. Ils s’ajoutent au Liberia, à Zanzibar et à d’autres administrations venues ces derniers mois pour observer certains dispositifs numériques rwandais.
Derrière ces déplacements apparaît progressivement une autre dynamique : les États africains ne cherchent plus seulement leurs modèles de transformation numérique en dehors du continent. Ils viennent aussi apprendre les uns des autres.
Le Gabon étudie Irembo, l’IA, l’identité numérique et l’interopérabilité
Pendant près de deux semaines, une délégation du ministère gabonais de l’Intérieur, de la Sécurité et de la Décentralisation a effectué au Rwanda une immersion spécifiquement consacrée à la transformation numérique.
Selon Rwanda Cooperation, le programme a porté sur la transformation numérique et la gouvernance électronique, l’intelligence artificielle et les politiques numériques, la digitalisation de l’état civil et des services d’identification, la cybersécurité, la protection des données et de la vie privée, l’interconnexion des systèmes publics ainsi que la digitalisation des services publics au niveau décentralisé.
La délégation s’est également intéressée à IremboGov, devenue l’une des vitrines les plus visibles de l’e-gouvernance rwandaise.
Le portail permet aux citoyens d’accéder en ligne à de nombreuses procédures administratives relevant de diverses institutions publiques.
Selon des données d’Irembo, à ce jour, 248 services publics, issus de près de 50 institutions publiques, ont déjà été numérisés.
Mais le cas Irembo est surtout intéressant lorsqu’on dépasse le nombre de services disponibles pour observer leur utilisation réelle.
Pour trois des documents d’état civil les plus demandés (certificats de naissance, de célibat et de mariage) le nombre de certificats délivrés via IremboGov a presque triplé en quatre ans : 683 560 en 2020 contre 1 977 628 en 2024.
La rapidité de délivrance s’est également améliorée. En 2020, 61 % de ces demandes étaient traitées en moins d’une heure. En 2024, cette proportion atteignait 70 %. Irembo estime qu’en valeur absolue, près d’un million de certificats supplémentaires ont ainsi été délivrés en moins d’une heure en 2024 qu’en 2020.
Ces résultats illustrent un enjeu essentiel de l’e-gouvernance : la transformation numérique ne consiste pas seulement à mettre des formulaires en ligne, mais à réduire concrètement le temps, les déplacements et les contraintes subies par les citoyens pour accéder aux services publics.
La Guinée regarde également vers Kigali
Au même moment, la Guinée faisait partie des pays représentés dans les programmes d’échange organisés par Rwanda Cooperation.
Une délégation guinéenne a effectué une immersion de plusieurs jours consacrée notamment à la transformation numérique. Son parcours lui a permis d’échanger avec plusieurs institutions de l’écosystème rwandais, notamment les structures chargées des technologies de l’information, de la cybersécurité, de la régulation et des services publics numériques.
Irembo figurait également parmi les expériences étudiées.
La relation numérique entre Kigali et Conakry ne se limite cependant plus aux visites d’étude.
Le Rwanda accompagne déjà la Guinée dans le projet TELEMO, sa plateforme de passation électronique des marchés publics.
En juillet 2026, Richard Niwenshuti, CEO de Rwanda Cooperation, s’est ainsi rendu en Guinée pour examiner l’avancement du projet et identifier de nouvelles possibilités de coopération dans le domaine du gouvernement numérique, mais également en matière d’innovation en santé, de promotion des investissements et de développement institutionnel.
La relation illustre une évolution intéressante : passer de l’observation d’une expérience rwandaise à l’adaptation et à la mise en œuvre de solutions dans un autre pays africain.
Le Liberia étudie à son tour la gouvernance numérique rwandaise
Quelques semaines auparavant, le Liberia s’était, lui aussi, tourné vers Kigali.
En juin 2026, une délégation gouvernementale libérienne conduite par le directeur général du Cabinet, Emmanuel T. K. Shaw II, s’est rendue au Rwanda dans le cadre des réformes engagées par Monrovia pour moderniser son administration publique.
Selon Vision Media, la mission comprenait notamment des échanges avec la Rwanda Information Society Authority (RISA) et Irembo.
La délégation s’est également intéressée à E-Cabinet, utilisé dans le fonctionnement gouvernemental, ainsi qu’à Imihigo, le mécanisme rwandais de contrats et de suivi de performance.
Le déplacement visait donc moins à copier une plateforme particulière qu’à comprendre comment différents outils numériques et mécanismes institutionnels peuvent contribuer à moderniser le fonctionnement de l’État.
Zanzibar avait également étudié l’e-gouvernement rwandais
Cette succession de missions ne commence pas avec le Gabon.
En juillet 2026, une délégation technique du ministère de la Communication, des Technologies de l’information et de l’Innovation du gouvernement révolutionnaire de Zanzibar avait, elle aussi, effectué une visite d’étude au Rwanda.
Son programme portait directement sur le parcours de transformation numérique au Rwanda, les plateformes d’e-gouvernement, la fourniture numérique des services publics, les systèmes d’enregistrement des entreprises et l’écosystème d’innovation.
Ces déplacements successifs ( Zanzibar, Liberia, Guinée, Gabon) commencent ainsi à dessiner une tendance : Kigali devient un point de passage pour des administrations africaines qui veulent comprendre comment certaines politiques numériques sont effectivement mises en œuvre.
Rwanda Cooperation, instrument du partage de l’expérience rwandaise
Cette attractivité ne relève pas uniquement de la réputation acquise par quelques plateformes.
Elle est également organisée.
Rwanda Cooperation a précisément pour mission de faciliter le partage des expériences développées par le Rwanda avec d’autres pays, à travers des visites d’étude, des programmes de formation, des activités de recherche et de conseil, ainsi que l’accompagnement de projets.
Le pays inscrit cette démarche dans une logique de coopération Sud-Sud et triangulaire : plutôt que d’organiser uniquement le transfert de connaissances entre pays développés et pays en développement, il s’agit aussi de favoriser la circulation des expériences et des solutions entre États confrontés à des problématiques comparables.
Les chiffres donnent une idée de l’ampleur de ces échanges. Rwanda Cooperation indique avoir accueilli, au fil de ses activités, plus de 900 délégations et plus de 10 400 participants issus de 70 pays.
Et la transformation numérique n’est qu’un des domaines concernés.
Rwanda : quand les politiques publiques deviennent une expertise à partager
En juillet 2026 seulement, Rwanda Cooperation a accueilli 15 délégations internationales et facilité trois engagements institutionnels et bilatéraux stratégiques.
Les sujets étudiés montrent l’étendue des politiques publiques rwandaises qui suscitent l’intérêt à l’étranger.
Zanzibar est venu étudier la transformation numérique, les plateformes d’e-gouvernement, les services publics numériques, l’enregistrement en ligne des entreprises et l’écosystème d’innovation.
La Zambie, à travers son administration fiscale, s’est intéressée à la modernisation de l’administration des impôts, à l’écosystème de fiscalité numérique, à la coordination du renseignement, aux stratégies de lutte contre la contrebande et à l’Electronic Billing System.
Le Tchad, à travers son Institut national de santé publique, a étudié la gouvernance sanitaire, les systèmes de santé numérique, la surveillance des maladies et les dossiers médicaux électroniques.
La Tanzanie s’est notamment intéressée à E-Soko, aux plateformes numériques de marchés agricoles et à l’utilisation des technologies satellitaires dans l’agriculture intelligente face au changement climatique.
Deux délégations de Côte d’Ivoire, issues du CEPICI, ont étudié différents aspects de la promotion et du suivi des investissements, parmi lesquels l’enregistrement en ligne des entreprises, les zones économiques spéciales et les mécanismes de fidélisation des investisseurs.
Des délégations venues du Soudan du Sud, d’Éthiopie, du Malawi, de Namibie, d’Eswatini et du Zimbabwe ont également étudié des expériences rwandaises dans les finances publiques, l’agriculture, l’environnement, l’éducation, la gouvernance ou encore la sécurité.
À ces visites s’ajoutent des coopérations débouchant sur des projets. En Guinée, Rwanda Cooperation suit notamment la mise en œuvre de TELEMO, le projet de passation électronique des marchés publics.
Pour Rwanda Cooperation, ces échanges renforcent la position du pays en tant que plateforme d’apprentissage entre pairs et de coopération Sud-Sud et triangulaire.
Une nouvelle circulation des modèles numériques en Afrique
Cette dynamique mérite l’attention au-delà du seul cas rwandais.
Pendant longtemps, lorsqu’une administration africaine souhaitait se moderniser, les références recherchées provenaient souvent d’Europe, d’Amérique du Nord ou d’Asie.
Ces références restent importantes. Mais une autre circulation des connaissances se développe progressivement : des États africains cherchent désormais des solutions et des retours d’expérience auprès d’autres États africains.
Cela présente un avantage évident.
Les problématiques auxquelles sont confrontées les administrations du continent sont souvent proches : faiblesse ou fragmentation de certains registres publics, difficulté d’identification des citoyens, prépondérance du cash, multiplicité des documents papier, problèmes d’interopérabilité, accès inégal à Internet, cybersécurité, protection des données personnelles ou manque de compétences numériques.
Observer une solution déployée dans un autre contexte africain permet donc de comprendre non seulement sa technologie, mais aussi les obstacles réglementaires, institutionnels, financiers et sociaux rencontrés lors de sa mise en œuvre.
L’enjeu n’est cependant pas de transformer l’expérience rwandaise en un modèle universel.
Ce qui fonctionne au Rwanda ne peut pas nécessairement être reproduit à l’identique au Gabon, en Guinée ou au Liberia. Les architectures administratives, les réglementations, les infrastructures, les ressources financières et les usages diffèrent.
La valeur de ces visites réside plutôt dans la possibilité d’identifier les bonnes pratiques, les erreurs à éviter et les solutions susceptibles d’être adaptées.
De l’étude des modèles à un marché africain des solutions d’e-gouvernance ?
Cette circulation des expériences peut également ouvrir une nouvelle perspective économique.
Lorsqu’une administration africaine développe une plateforme efficace, un système d’identité, une infrastructure de paiement, un mécanisme d’interopérabilité ou une solution de cybersécurité, l’expérience acquise peut bénéficier à d’autres pays.
Le continent pourrait ainsi progressivement voir émerger un marché africain des technologies et du savoir-faire liés à l’e-gouvernance.
Des administrations partageraient leurs expériences. Des entreprises africaines ayant participé à leur transformation pourraient proposer leurs technologies dans d’autres pays. Des partenaires au développement pourraient financer l’adaptation et la mise à l’échelle de solutions déjà éprouvées.
L’exemple de TELEMO en Guinée montre que le passage de la visite d’étude à la coopération opérationnelle est possible.
E-Gov’A : faire venir les expériences africaines à Yaoundé
C’est également l’une des ambitions d’E-Gov’A – E-Gov Africa Summit, Expo & Awards, prévu du 14 au 17 octobre 2026 au Palais des Congrès de Yaoundé, sous le haut patronage du ministère camerounais des Postes et Télécommunications.
Organisé par Digital Business Africa et Smart Click Africa, l’événement est placé sous le thème : « Intelligence artificielle et e-gouvernance : bâtir des services publics efficaces dans une Afrique cashless et paperless. »

L’ambition est notamment de créer à Yaoundé un espace où les administrations africaines ne viennent pas seulement parler de leurs stratégies numériques, mais aussi montrer les services qu’elles ont effectivement déployés, expliquer comment ils fonctionnent et partager les résultats obtenus.
Les entreprises technologiques et les startups pourront, parallèlement, présenter les solutions qu’elles développent pour répondre aux besoins des administrations.
Avec E-Gov’A Demo, administrations et entreprises pourront notamment présenter des démonstrations de plateformes, d’applications et de services numériques opérationnels.
La multiplication des voyages d’étude au Rwanda montre précisément l’intérêt suscité par ce type de partage.
Si plusieurs administrations africaines parcourent des milliers de kilomètres pour observer ce qui fonctionne dans un autre pays du continent, l’enjeu est aussi de créer des espaces où ces expériences peuvent être réunies, présentées et confrontées au même endroit.
L’objectif ne serait alors plus seulement de demander au Rwanda ce qui fonctionne. Il serait également utile de découvrir ce qui fonctionne au Bénin, au Ghana, au Kenya, au Nigeria, en Côte d’Ivoire, au Cameroun ou ailleurs, et de déterminer quelles solutions pourraient être adaptées à d’autres administrations.
L’Afrique peut aussi apprendre de l’Afrique
Les déplacements du Gabon, de la Guinée, du Liberia ou de Zanzibar vers Kigali racontent finalement une évolution plus profonde que celle de simples voyages administratifs.
Ils montrent qu’en matière de transformation numérique, l’Afrique commence à regarder davantage ce qui fonctionne chez elle.
Le Rwanda a aujourd’hui l’avantage d’avoir structuré cette démarche à travers Rwanda Cooperation et d’avoir développé des expériences suffisamment visibles, comme IremboGov, pour attirer des administrations étrangères.
Mais le principe peut s’étendre à l’ensemble du continent.
Dans les domaines de l’identité numérique, des paiements publics, de l’e-procurement, de la fiscalité électronique, de l’interopérabilité, de la cybersécurité, de la santé numérique ou de la dématérialisation des procédures, plusieurs pays africains disposent déjà d’expériences dont leurs voisins pourraient tirer des enseignements.
La question à poser aux administrations africaines pourrait donc évoluer progressivement.
Au lieu de se demander uniquement « quelle nouvelle solution devons-nous développer ? », elles pourraient commencer par demander :
« Où, en Afrique, ce problème a-t-il déjà été résolu, comment l’a-t-il été et que pouvons-nous apprendre de cette expérience ? »
Par Beaugas Orain DJOYUM
Sources : Rwanda Cooperation ; Irembo ; Vision Media.









