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Paris sportifs en ligne : le Cameroun ne peut plus fermer les yeux

[DIGITAL Business Africa – Edito ] – Au Cameroun, les paris sportifs ne sont plus un phénomène marginal. Dans le classement Digital Cameroon 2026 de DataReportal publié en octobre 2025, « BetPawa » arrive en tête des recherches Google effectuées entre juillet 2024 et juin 2025, devant « Cameroun ». Au moins six requêtes explicitement liées aux paris figurent dans le Top 20, contre une seule dans le rapport publié en 2020. Ces indices mesurent une popularité relative, et non des volumes absolus, mais l’évolution est suffisamment nette pour sonner l’alarme.

L’industrie des paris s’est installée dans les téléphones, les quartiers, les conversations et les habitudes quotidiennes. Elle progresse cependant beaucoup plus vite que les mécanismes destinés à prévenir l’addiction, le surendettement, la déscolarisation et l’exposition des mineurs.

Des ménages déjà vulnérables

Une étude récente, publiée en mars 2026 dans la revue Modern Economy, met en lumière l’essor des paris sportifs au Cameroun et leurs coûts cachés pour les familles à faibles revenus. Intitulée « Odds, Ends, and Empty Wallets: The Rise of Sports Betting in Cameroon and the Hidden Costs for Low-Income Families », elle est signée par Jude Suh Abenwi, du département des sciences de gestion du Higher Technical Training College de Kumba, rattaché à l’Université de Buea.

Cette étude rappelle que l’argent consacré aux paris n’est pas toujours un revenu disponible que le joueur peut se permettre de perdre. Dans les foyers modestes, il peut s’agir de sommes initialement destinées à l’alimentation, au logement, à la santé, aux frais scolaires ou au lancement d’une petite activité.

Autre évolution significative : les paris sportifs ne sont plus une pratique essentiellement masculine. Selon l’étude de Jude Suh Abenwi, les femmes y sont désormais suffisamment impliquées et le genre ne constitue plus un facteur statistiquement déterminant de la décision de parier au sein de la communauté observée. La banalisation du phénomène touche ainsi toutes les composantes des ménages et peut fragiliser des budgets familiaux déjà sous pression.

Une réglementation insuffisamment appliquée

Le Cameroun dispose pourtant d’un cadre juridique. La loi n° 2015/012 du 16 juillet 2015 réglemente les jeux de divertissement, d’argent et de hasard. Son application est précisée par le décret n° 2019/2300/PM du 18 juillet 2019, qui organise notamment les concessions, les autorisations et les modalités de contrôle, à travers le ministère de l’Administration territoriale piloté par le ministre Paul Atanga Nji (Photo). Les établissements de jeux sont interdits aux mineurs.

Mais une interdiction inscrite dans un texte ne constitue pas, à elle seule, une protection effective.

Sur les plateformes numériques, quels mécanismes permettent de vérifier que l’internaute, la carte SIM et le compte Mobile Money appartiennent effectivement à une personne majeure ? Une simple date de naissance renseignée lors de l’inscription ne saurait constituer une preuve d’âge fiable. Les opérateurs contrôlent-ils systématiquement l’identité avant le premier dépôt et la première mise ? Combien de comptes appartenant à des mineurs ont-ils détectés, suspendus ou clôturés ?

Les mêmes interrogations concernent les salles de paris. Les pièces d’identité y sont-elles systématiquement demandées ? Combien de contrôles inopinés sont effectués ? Combien d’établissements ont été sanctionnés pour avoir accueilli des mineurs ? Les résultats de ces inspections sont-ils publiés ?

En l’absence de statistiques accessibles, de rapports réguliers et de sanctions rendues publiques, il est impossible d’évaluer l’efficacité du dispositif. Le problème n’est donc pas uniquement celui de l’existence des règles, mais celui de leur application et de la capacité des autorités à en mesurer les résultats.

Contrôler les entreprises, pas seulement avertir les joueurs

Les pouvoirs publics doivent imposer aux opérateurs une véritable obligation de résultat. Avant tout dépôt ou pari, l’identité et l’âge du joueur devraient être vérifiés à partir de documents authentiques. Le nom du joueur devrait correspondre à celui du détenteur de la carte SIM et du compte Mobile Money utilisé.

Les autorités devraient également instaurer :

  • des inspections régulières et inopinées dans les salles de paris ;
  • la publication du nombre de contrôles, d’infractions et de sanctions ;
  • la fermeture temporaire ou définitive des établissements récidivistes ;
  • des plafonds volontaires de dépôts, de mises et de pertes ;
  • des mécanismes simples d’auto-exclusion ;
  • un fichier national des personnes interdites ou volontairement exclues des jeux ;
  • l’interdiction des publicités ciblant directement ou indirectement les mineurs ;
  • l’interdiction des codes promotionnels personnalisés transformant les influenceurs en recruteurs de parieurs ;
  • le retrait de licence en cas de manquements graves ou répétés.

Les entreprises ne peuvent pas se contenter d’inscrire « Jouez responsable » en petits caractères au bas de leurs affiches, tout en multipliant les bonus, les notifications, les codes promotionnels et les promesses de gains. La responsabilité ne saurait reposer uniquement sur le joueur lorsque toute l’architecture commerciale est conçue pour favoriser la répétition des mises.

Sensibiliser avant que l’addiction ne s’installe

Le contrôle et les sanctions ne suffiront cependant pas. Le Cameroun doit aussi engager une politique nationale de sensibilisation, d’éducation financière et d’éducation numérique.

Les jeunes doivent comprendre le fonctionnement économique des paris : les probabilités et les cotes sont établies pour assurer la rentabilité durable de l’opérateur, et non celle du joueur. Les gains spectaculaires montrés dans les publicités ou sur les réseaux sociaux ne révèlent jamais la multitude de tickets perdants qui les ont précédés ou les ont financés.

L’éducation numérique devrait apprendre aux adolescents à reconnaître :

  • les techniques de persuasion utilisées par les plateformes ;
  • le caractère trompeur du rêve de gain facile ;
  • les mécanismes psychologiques des bonus, jackpots et notifications ;
  • la fonction commerciale des codes promotionnels attribués aux influenceurs ;
  • les signes annonciateurs d’une addiction ;
  • les risques de dette, de vol et de détournement des frais scolaires ;
  • les moyens de limiter leurs dépenses, de s’auto-exclure ou de demander de l’aide.

Ces enseignements pourraient être introduits dans les collèges, les lycées, les universités et les centres de formation. Ils devraient associer la citoyenneté numérique, l’éducation financière et la prévention des addictions.

Les parents, les enseignants et les éducateurs doivent également être formés. Beaucoup ne savent pas reconnaître les applications de paris, les transactions répétées sur Mobile Money, les comptes dissimulés ou les changements de comportement associés à une perte de contrôle.

Les campagnes de sensibilisation devraient être permanentes, diffusées dans les langues nationales et adaptées aux réalités des différentes régions. Elles ne doivent pas apparaître seulement à l’occasion d’une crise ou d’un scandale.

Faire davantage contribuer une industrie à haut risque

Le Cameroun doit également réexaminer la fiscalité applicable aux entreprises de paris sportifs. Face à la croissance de leurs activités et aux coûts sociaux qu’elles peuvent entraîner, une hausse des droits d’entrée, des redevances et des taxes spécifiques s’avère justifiée.

Ces prélèvements devraient être calculés à partir de données financières vérifiables : mises enregistrées, gains reversés, produit brut des jeux et revenus effectivement générés au Cameroun. Les déclarations des opérateurs devraient pouvoir faire l’objet d’un audit par une autorité indépendante.

Une partie légalement affectée de ces recettes devrait alimenter un fonds indépendant consacré :

  • aux campagnes de prévention ;
  • à l’éducation numérique et financière ;
  • à la prise en charge des personnes dépendantes ;
  • à la formation des parents, enseignants et travailleurs sociaux ;
  • au contrôle technique des plateformes ;
  • à l’inspection des salles de paris ;
  • à la recherche indépendante sur les conséquences économiques et sociales des jeux ;
  • à l’accompagnement des familles affectées.

Ce fonds ne devrait pas être dirigé par les opérateurs. La prévention ne peut pas devenir un instrument de communication pour l’industrie qu’elle est censée encadrer.

L’État doit également éviter de devenir financièrement dépendant de l’expansion des paris. L’objectif de la fiscalité doit être de faire supporter à l’industrie une partie des coûts qu’elle fait peser sur la société, et non d’encourager la multiplication des mises pour accroître les recettes publiques.

Éloigner les stars des publicités pour les paris

Le législateur et le Conseil national de la publicité devraient interdire, ou encadrer très sévèrement, l’implication des célébrités dans la promotion des jeux d’argent. Cette interdiction devrait couvrir les sportifs, artistes, comédiens, musiciens et influenceurs qui exercent une forte attraction auprès des enfants et des jeunes.

Le Royaume-Uni offre une piste intéressante. Depuis le 1er octobre 2022, les règles du Committee of Advertising Practice restreignent fortement les contenus de jeux d’argent susceptibles d’attirer les moins de 18 ans. Elles touchent notamment les footballeurs de premier plan, les sportifs particulièrement suivis par les jeunes, certaines vedettes de téléréalité et les influenceurs populaires auprès des mineurs.

Le Cameroun gagnerait à adopter une règle comparable. Une star ne prête jamais que son visage. Elle apporte à l’annonceur sa notoriété, son histoire et la confiance de ses admirateurs.

Le paradoxe Eto’o – Ngannou

Samuel Eto’o et Francis Ngannou incarnent deux des plus puissants récits de réussite du Cameroun contemporain. Ils sont partis de loin et ont atteint les sommets grâce à la discipline, aux sacrifices, à la persévérance et au travail.

Voilà pourquoi leur association avec des entreprises de paris sportifs doit être condamnée.

Eto’o n’est pas devenu l’un des meilleurs attaquants du monde grâce à un ticket gagnant. Ngannou n’a pas conquis les sommets du sport de combat en misant sur un résultat. Ils ont travaillé à la sueur de leur front. Mais, leur image aujourd’hui sert à entretenir chez leurs admirateurs l’illusion qu’un pari pourrait raccourcir le chemin vers la réussite.

Leur liberté commerciale ne les dispense pas de leur responsabilité. Plus une personnalité exerce de l’influence, plus elle doit mesurer les conséquences des produits qu’elle contribue à légitimer.

C’est pourquoi j’apprécie énormément le footballeur Kylian Mbappé, meilleur buteur de la Coupe du monde 2026 et actuellement le meilleur footballeur du monde. Je vois certains dire non ou secouer la tête. Mais c’est mon avis.  J’apprécie donc énormément le footballeur Kylian Mbappé non pas seulement parce que le sang camerounais coule dans ses veines, mais surtout parce qu’il a fait un choix différent. En refusant que son image soit associée à la promotion des paris sportifs, il a montré qu’un champion hyper populaire pouvait placer la protection de ses admirateurs au-dessus de ses intérêts commerciaux. Malgré les millions de dollars que les opérateurs de paris sportifs en ligne lui proposent, il dit « Non ».

Son refus rappelle qu’une célébrité ne prête jamais que son visage : elle engage aussi sa crédibilité et les valeurs qu’elle incarne. En s’opposant à la promotion des paris sportifs, Mbappé choisit de protéger une jeunesse particulièrement exposée. Samuel Eto’o et Francis Ngannou auraient dû faire le même choix.

Pourquoi Digital Business Africa refuse cet argent

Digital Business Africa, média spécialisé dans l’actualité et les informations stratégiques sur le numérique et les télécommunications en Afrique, connaît directement la pression publicitaire exercée par l’industrie des paris sportifs. À plusieurs reprises, BetPawa, 1xBet et d’autres entreprises de paris en ligne nous ont proposé de payer pour diffuser leurs publicités ou pour publier des articles sponsorisés sur nos supports.

J’ai formellement refusé ces propositions, indépendamment des montants annoncés, alors même que notre entreprise traversait des périodes de tension de trésorerie. Nous avons fait ce choix afin de ne pas contribuer, même indirectement et à notre modeste échelle, à l’addiction, à l’endettement et à la déperdition d’une partie de la jeunesse.

Ce refus est un choix éditorial et éthique.

Digital Business Africa défend l’innovation, l’entrepreneuriat, la formation, la créativité et le smart work : cette capacité à associer l’intelligence, les compétences, la stratégie et le travail pour produire durablement de la valeur.

Ces valeurs sont également portées par Smart Click Africa, l’association que nous présidons et qui œuvre à la sensibilisation des jeunes et des populations à un usage responsable du Web et des réseaux sociaux, ainsi qu’à la promotion de solutions numériques qui améliorent concrètement la vie des citoyens.

Nous ne pouvons pas promouvoir l’effort nécessaire à la construction d’une carrière tout en vendant le mirage selon lequel un ticket de pari pourrait remplacer le travail. Un média ne commercialise jamais seulement un espace publicitaire : il transfère aussi une partie de sa réputation, de sa confiance et de sa crédibilité au produit qu’il accepte d’accueillir.

Digital Business Africa refuse donc d’assumer une part de responsabilité dans la banalisation d’une pratique susceptible d’alimenter l’addiction, l’endettement et la déperdition de la jeunesse. Les recettes publicitaires, aussi attractives soient-elles, ne doivent jamais conduire un média à renoncer aux valeurs qu’il défend.

La limite que le Cameroun doit tracer

Le Cameroun ne peut plus se contenter d’encaisser les taxes et les droits de licence d’une industrie dont plusieurs marques figurent désormais parmi les expressions les plus recherchées sur Google dans le pays.

L’État doit contrôler plus rigoureusement les opérateurs, accroître leurs droits d’entrée et leurs contributions fiscales, protéger effectivement les mineurs et investir massivement dans l’éducation numérique et financière.

Il devrait également contraindre les sociétés de paris à contribuer au financement de programmes indépendants de prévention, de recherche et d’accompagnement des personnes victimes d’addiction.

Cette contribution ne devrait pas prendre la forme de campagnes promotionnelles pilotées par les opérateurs eux-mêmes. Elle devrait être versée dans un fonds public transparent, destiné à la prévention des risques liés aux jeux d’argent.

Une industrie dont les revenus proviennent de l’écart entre les mises encaissées et les gains reversés doit contribuer au financement du contrôle, de la prévention et de la prise en charge des dommages sociaux liés à son activité.

La responsabilité ne revient cependant pas seulement à l’État. Les médias, les familles, les établissements scolaires, les éducateurs, les fédérations sportives, les influenceurs et les célébrités ont également un rôle à jouer. Chacun doit choisir entre la banalisation du gain facile et la défense d’une réussite fondée sur le travail.

À défaut de voir tous les acteurs tracer volontairement cette limite, il revient désormais à la loi de l’imposer.

Faut-il aller jusqu’à criminaliser les paris en ligne ?

Le Cameroun peut également ouvrir le débat sur l’option la plus radicale : l’interdiction des paris sportifs en ligne ou, à tout le moins, de certaines pratiques de promotion, de recrutement et d’incitation des joueurs.

L’Égypte offre, sur ce point, un exemple de durcissement à observer attentivement. En mai 2026, Ahmed Badawi, président de la Commission des communications et des technologies de l’information de la Chambre des représentants, a annoncé la préparation d’amendements visant à réprimer plus explicitement les applications électroniques de paris.

Cette annonce est intervenue alors que les autorités égyptiennes intensifiaient le blocage de dizaines de sites et d’applications.

Ce durcissement répond notamment aux inquiétudes relatives à :

  • l’addiction des jeunes ;
  • l’endettement des familles ;
  • l’accès des mineurs aux plateformes ;
  • le blanchiment d’argent ;
  • les escroqueries numériques ;
  • l’exploitation des données personnelles ;
  • l’utilisation des réseaux sociaux pour recruter de nouveaux joueurs ;
  • l’insuffisance des mécanismes d’identification et de protection.

Même si c’est encore en projet, le signal politique n’en demeure pas moins important. Les plateformes de paris ne sont plus seulement considérées comme des activités numériques génératrices de recettes fiscales. Elles sont également perçues par certains pays comme un enjeu de santé publique, de protection des mineurs, de sécurité financière et de souveraineté numérique.

Le Cameroun peut explorer cette voie. Mais avant même d’envisager une interdiction totale, il peut immédiatement interdire le recours aux célébrités et aux influenceurs particulièrement suivis par les mineurs, prohiber les codes promotionnels personnalisés, limiter les bonus, contrôler physiquement les salles de paris, imposer une identification rigoureuse des joueurs et obliger les opérateurs à publier leurs chiffres d’activité ainsi que leurs dispositifs de protection.

Une industrie incapable de démontrer qu’elle protège les mineurs, d’informer honnêtement sur les risques et d’accompagner les personnes vulnérables ne peut pas réclamer indéfiniment le bénéfice de la tolérance publique.

Entre les recettes fiscales d’aujourd’hui et l’avenir de la jeunesse camerounaise, l’État doit désormais choisir clairement ce qu’il entend protéger.

Par Beaugas Orain DJOYUM

Lire aussi:

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Organisé par l’association Smart Click Africa et Digital Business Africa, cet événement réunira décideurs publics, organismes de développement, institutions publiques, entreprises, experts et acteurs privés de l’Afrique autour du thème : « Intelligence artificielle et e-gouvernance : bâtir des services publics efficaces dans une Afrique cashless et paperless ».

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