[DIGITAL Business Africa] – Les données de Google Trends, compilées par DataReportal et ses partenaires, dessinent une bascule inquiétante dans les habitudes numériques des jeunes Camerounais. En cinq ans, les paris sportifs en ligne sont passés du statut de curiosité marginale à celui de première préoccupation numérique du pays, devant Google lui-même.
Un basculement net entre 2020 et 2025
En janvier 2020, parmi les requêtes les plus tapées par les Camerounais sur Google en 2019, une seule référence aux paris apparaissait dans le top 20 : « Premier Bet », classée 12e, avec un indice de popularité de seulement 13 sur 100 par rapport à la requête la plus recherchée (« Cameroun »). Le paysage était alors dominé par des usages classiques : réseaux sociaux (Facebook, WhatsApp), vidéo, traduction, téléchargement, football en général.

Cinq ans plus tard, le rapport publié en octobre 2025 (portant sur les recherches menées sur Google entre juillet 2024 et juin 2025) révèle une toute autre réalité. « Betpawa » est devenue la requête la plus recherchée au Cameroun, devançant même le mot « Cameroun ». Parmi les vingt premières requêtes, six sont désormais directement liées aux paris sportifs :
- BetPawa: 1re place, indice 100 ;
- Bet: 3e place, indice 37 ;
- Premier: 4e place, indice 31 ;
- Premier Bet : 6e place, indice 27 ;
- Premier Bet Zone : 7e place, indice 21 ;
- BetPawa Cameroun: 8e place, indice 19.

Autrement dit, en cinq ans, le nombre de requêtes liées aux paris dans le top 20 a été multiplié par six, et la requête de pari la plus populaire a bondi de 13 à 100, devenant la recherche numéro un des Camerounais sur Google, devant Facebook, YouTube ou même le nom du pays.
Traduction : ce basculement marque un changement profond dans le rapport des Camerounais à Internet. Le réflexe numérique n’est plus centré sur la recherche d’un emploi, d’une formation ou d’une opportunité économique. Il se tourne désormais massivement vers la promesse d’un gain facile et immédiat grâce aux paris sportifs. Un glissement qui en dit long sur le désenchantement économique d’une partie de la jeunesse, prête à miser son espoir sur une cote plutôt que sur un CV.
Un contraste frappant avec les États-Unis
Pourtant, aux États-Unis, la réalité est toute autre. Parmi les vingt requêtes les plus recherchées sur Google entre juillet 2024 et juin 2025, aucune ne renvoie à un opérateur de paris sportifs. Pas de DraftKings, pas de FanDuel, pas de BetMGM, alors même que les États-Unis comptent parmi les plus gros marchés de paris sportifs légaux au monde, avec des dizaines d’États ayant ouvert ce secteur depuis 2018.
Le classement américain raconte une toute autre histoire numérique : des usages pratiques (Weather 1re, Map, Calculator, Translate, Gmail), du commerce (Amazon, Walmart, Target), de l’information (News, Trump) et du divertissement (YouTube, Reddit, Facebook, Instagram, Wordle). Le sport y figure bien (NFL, NBA), mais uniquement autour des compétitions elles-mêmes, jamais sous forme de plateformes de paris.
Traduction : ce n’est pas que les Américains parient moins que les Camerounais en proportion. C’est qu’Internet leur sert à tout autre chose que de parier, grâce à un écosystème numérique plus diversifié qui dilue mécaniquement le poids de n’importe quelle catégorie isolée. Au Cameroun, à l’inverse, le pari sportif est en train de devenir, pour une partie de la jeunesse, l’usage numérique qui structure tout le reste.
Ainsi, sur la période du 1er juillet 2024 au 30 juin 2025, BetPawa a été la requête Google la plus recherchée au Cameroun, selon les données de Google Trends reprises par DataReportal. Cette domination ne signifie pas que la marque reste quotidiennement en tête des résultats de recherche : au 18 juillet 2026, les tendances des dernières semaines étaient surtout dominées par les rencontres et les personnalités du football. Coupe du monde oblige, avec son lot de paris.

D’ailleurs, cette Coupe du monde 2026 pourrait avoir généré plus de 50 milliards de dollars de mises à l’échelle mondiale, contre environ 35 milliards en 2022, soit une progression d’au moins 43 %, selon Macquarie. DraftKings dit avoir multiplié son volume de mises par cinq par rapport au tournoi du Qatar, tandis que FanDuel, BetMGM et plusieurs autres opérateurs signalent des records.
Kalshi affirme, de son côté, avoir enregistré 22,42 milliards de dollars de transactions liées au Mondial. Mais au Cameroun, aucun chiffre public ne permet de connaître les sommes engagées, les estimations et encore moins les pertes subies par les ménages, le nombre de nouveaux joueurs ou la proportion de jeunes concernés.
Une progression portée par l’expansion d’Internet
Cette hausse des paris en ligne intervient dans un contexte de forte progression de la connectivité. Le Cameroun comptait 7,87 millions d’internautes en janvier 2020, soit un taux de pénétration de 30 %. Au début de 2025, DataReportal en recensait 12,4 millions, soit 41,9 % de la population.
Le pays a donc gagné environ 4,53 millions d’internautes en cinq ans, soit une augmentation de 57,6 %. Cette croissance ne concerne évidemment pas seulement les paris, mais elle a également élargi le marché accessible aux plateformes numériques.
Le smartphone permet désormais de consulter les cotes, de déposer de l’argent, de parier, de regarder les rencontres et de retirer d’éventuels gains sans se rendre dans une agence. La combinaison du mobile, d’Internet et des paiements numériques a pratiquement supprimé les barrières matérielles qui limitaient autrefois la pratique.
Pourquoi les jeunes sont-ils attirés par les paris sportifs ?
Plusieurs facteurs peuvent expliquer cette progression :
Le premier est la promesse d’un gain rapide. Dans un environnement marqué par le sous-emploi, la faiblesse des revenus et la recherche permanente de nouvelles sources de subsistance, le pari peut être présenté ou perçu comme une activité génératrice de revenus plutôt que comme un jeu de hasard.
Une étude publiée par le Journal of the British Academy le 02 novembre 2023, intitulée « Young people and gambling in sub-Saharan Africa: towards a critical research agenda », consacrée aux jeunes et aux jeux d’argent en Afrique subsaharienne, montre que certains parieurs considèrent les paris comme une forme de « travail », fondée sur la connaissance des équipes et l’analyse des rencontres.
Elle souligne également que les paris sont parfois envisagés comme une voie de sortie de la pauvreté ou comme une possibilité d’un avenir économique meilleur. Étude sur les jeunes et les jeux d’argent en Afrique subsaharienne.
Le deuxième facteur est le faible coût d’entrée. Quelques centaines de francs CFA suffisent pour commencer. Les petits montants donnent l’impression que le risque est limité, alors que la répétition des mises peut, progressivement, absorber une part importante des ressources disponibles.
Le troisième facteur est l’accessibilité numérique. Une étude récente, publiée en mars 2026 dans la revue Modern Economy, met en lumière l’essor des paris sportifs au Cameroun et leurs coûts cachés pour les ménages à faibles revenus. Intitulée Odds, Ends, and Empty Wallets: The Rise of Sports Betting in Cameroon and the Hidden Costs for Low-Income Families, elle est signée Jude Suh Abenwi, du département des sciences de gestion de la Higher Technical Training College de Kumba, rattachée à l’Université de Buea
Cette étude identifie notamment le faible coût des mises, l’accès aux technologies, l’influence des pairs, la concentration urbaine et le caractère jeune du marché parmi les déterminants significatifs de la participation aux paris. Jude Suh Abenwi reconnaît toutefois que leur modèle n’explique qu’une partie du phénomène, ce qui appelle à interpréter les résultats avec prudence.
Quatrième facteur, et non des moindres : une communication publicitaire agressive et intensive des opérateurs de paris, très présents sur les réseaux sociaux. Avec à la clé des icônes comme Samuel Eto’o, Francis Ngannou ou encore Rigobert Song. Lire à ce sujet cet autre article de Digital Business Africa. Sans oublier les chaînes télé sportives et les panneaux urbains, avec des offres de bonus et de mises gratuites ciblant particulièrement les jeunes.
S’y ajoutent :
- la popularité du football européen ;
- les discussions et pronostics entre amis ;
- les bonus de bienvenue et les paris gratuits ;
- les témoignages mettant en avant les gagnants, rarement les pertes cumulées ;
- le sponsoring sportif et la présence de célébrités ou d’influenceurs ;
- l’illusion selon laquelle la connaissance du football permettrait de maîtriser le hasard.
- La passion pour le football, le sport le plus suivi au pays, que les opérateurs de paris exploitent en associant des pronostics et des compétitions populaires (championnats européens, CAN, Mercato).
- Le design gamifié des applications, conçu pour maximiser l’engagement et la fréquence des mises, à la manière des jeux vidéo.
- Un déficit d’éducation financière et numérique, qui limite la capacité des jeunes à évaluer les risques réels de perte face à la promesse de gains rapides.
- Un contrôle encore limité de l’application des règles et réglementations existantes encadrant la publicité et l’accès des mineurs aux jeux d’argent en ligne.
Le risque d’une normalisation silencieuse
Le danger ne vient pas uniquement de l’existence des plateformes. Il vient de la normalisation du pari comme prolongement naturel du football, du téléphone portable et du divertissement quotidien.
La répétition des mises peut entraîner une course aux pertes : après avoir perdu, le parieur rejoue pour tenter de récupérer son argent, augmente les montants engagés et s’enferme progressivement dans un cycle difficile à interrompre.
L’Organisation mondiale de la Santé estime qu’environ 1,2 % de la population adulte mondiale souffre d’un trouble lié aux jeux d’argent. Elle avertit que les personnes jouant à des niveaux nocifs génèrent environ 60 % des pertes encaissées par l’industrie.
L’OMS associe également les jeux d’argent à la détresse financière, aux troubles mentaux, aux ruptures familiales, à la violence, au vol, à la fraude et, dans les situations les plus graves, au suicide. Elle souligne que les smartphones devraient représenter une part importante de la croissance du secteur dans les pays à revenu faible ou intermédiaire. Fiche de l’OMS sur les jeux d’argent.
Pour les jeunes, les conséquences peuvent prendre plusieurs formes : endettement informel, utilisation de l’argent destiné aux études ou à la nourriture, baisse de la concentration scolaire, conflits familiaux, anxiété, isolement, dépendance et recherche de moyens parfois illégaux pour continuer à jouer.
L’étude de la British Academy ajoute que « les méfaits du jeu peuvent être particulièrement durables chez les jeunes, qui se trouvent à une étape cruciale et potentiellement vulnérable de leur vie. De tels préjudices peuvent nuire à leurs perspectives d’avenir en réduisant leurs possibilités d’éducation et de formation, en compromettant le développement de leurs relations interpersonnelles et en aggravant leur situation financière déjà précaire. La perte d’argent, d’opportunités et de relations peut s’avérer particulièrement préjudiciable au cours des années de formation d’un jeune ».
Un signal que les pouvoirs publics ne devraient pas ignorer
Le classement de DataReportal ne démontre pas que tous les jeunes Camerounais parient. Il ne permet pas non plus de mesurer la prévalence de la dépendance dans le pays. Il indique cependant que les marques de paris ont acquis une visibilité numérique exceptionnelle.
Face à ce signal, la réponse peut être fiscale. Via l’augmentation continue des droits d’entrée et des taxes à payer par les entreprises de paris sportifs. Mais pas seulement. Elle pourrait associer régulation, santé publique, éducation et protection numérique : contrôle effectif de l’âge, encadrement de la publicité, interdiction des messages présentant le pari comme une source de revenus, limitation des bonus agressifs, transparence sur les probabilités de perte, mécanismes d’auto-exclusion et campagnes d’éducation financière dans les écoles et les universités.
Le Cameroun aurait également besoin d’une enquête nationale indépendante sur l’exposition des mineurs, les habitudes des jeunes parieurs, les montants engagés, l’endettement associé, ainsi que les conséquences psychologiques et familiales.
Car derrière le succès numérique des plateformes se trouve une question de société : que se passe-t-il lorsqu’une génération en quête d’avenir commence à chercher sa chance davantage dans les cotes d’un match que dans la formation, l’emploi ou l’entrepreneuriat ?
Visuel comparatif

Un signal d’alerte pour les régulateurs et acteurs de l’éducation numérique
Cette évolution des usages de Google traduit un phénomène social plus large, déjà documenté par la multiplication des salles de paris et des applications mobiles dédiées dans les grandes villes camerounaises. Elle pose la question de la responsabilité partagée entre régulateurs, opérateurs de paris et acteurs de la littératie numérique, afin d’accompagner une jeunesse connectée mais exposée à des pratiques susceptibles de conduire à l’endettement, à l’addiction et au décrochage scolaire ou professionnel.
Face à ce constat, le renforcement de programmes d’éducation au numérique responsable, incluant une sensibilisation spécifique aux risques financiers et psychologiques liés aux paris en ligne, apparaît comme un complément indispensable aux politiques de régulation déjà engagées par les autorités camerounaises.
Par Beaugas Orain DJOYUM
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