[DIGITAL Business Africa] – Le Kenya peut-il inspirer le Cameroun dans la modernisation de son administration publique ? La question était au cœur des échanges lors de la première édition du Cameroon Public Service Forum, organisée le 24 juin 2026 à la Muna Foundation, à Yaoundé, par The Service Foundation, à l’occasion de la Journée internationale de la fonction publique.
Parmi les expériences mises en avant, celle du Kenya a particulièrement retenu l’attention. À travers sa plateforme eCitizen et ses centres physiques, les Huduma Centers, le pays d’Afrique de l’Est est régulièrement cité parmi les exemples africains les plus avancés en matière de guichet unique numérique, de services publics en ligne et de simplification de la relation entre l’État et les citoyens.
Invité à partager cette expérience, Aliyare Hassan, Senior Assistant County Commissioner au ministère kényan de l’Intérieur, a présenté les grandes lignes de la transformation du service public au Kenya. Selon lui, le modèle kényan repose notamment sur quatre piliers : l’innovation, la responsabilité, la participation citoyenne et l’inclusion. À travers des plateformes centralisées comme eCitizen et des centres physiques de services publics appelés Huduma Centers, le Kenya a réussi à regrouper plusieurs services administratifs en un même point d’accès.
eCitizen, l’épine dorsale de la transformation digitale du Kenya
Le Kenya fait ainsi souvent figure de référence continentale en matière de guichet unique numérique avec sa plateforme eCitizen, aujourd’hui présentée comme le portail officiel d’accès aux services publics. Le State Department for Immigration and Citizen Services la décrit comme « l’épine dorsale » de l’agenda de transformation numérique du Kenya.
Placée sous la supervision de la Directorate of eCitizen Services, rattachée au Ministry of Interior and National Administration, la plateforme a pour mission d’intégrer les services des ministères, départements, agences et comtés, de coordonner les développeurs et les intégrateurs, et de réorganiser le portail afin d’accueillir davantage de services publics.
Selon les données officielles du portail, eCitizen regroupe plus de 22 000 services issus de plus de 100 ministères, comtés, départements et agences publiques. La plateforme permet notamment de demander des passeports, des certificats de naissance, des services d’identification, des services diplomatiques, des enregistrements d’entreprises, ou encore d’effectuer des paiements publics via M-Pesa, les cartes bancaires et d’autres canaux électroniques.
eCitizen est accessible via le web, mais le Kenya a également déployé l’approche Gava Mkononi, littéralement « le gouvernement dans la main », avec une application mobile disponible sur Android. L’application officielle eCitizen – Gava Mkononi comptait plus de 500 000 téléchargements sur Google Play et a été mise à jour le 30 janvier 2026.
Lors du lancement de l’expansion des services numériques en juin 2023, le gouvernement kényan avait également annoncé l’accès via le code USSD « étoile 2222 dièse » et le dispositif Gava Express, destiné à rapprocher les services publics des personnes ne disposant pas de smartphones.
Ce dispositif a permis de réduire les déplacements, de limiter les files d’attente, de diminuer les coûts supportés par les usagers et de rapprocher l’administration des citoyens. Une expérience susceptible d’inspirer d’autres pays africains, dont le Cameroun, dans leurs efforts de modernisation administrative.
Derrière ce modèle, l’objectif du gouvernement kényan est clair : réduire la bureaucratie, limiter les paiements manuels, améliorer la traçabilité des recettes publiques et rapprocher l’administration des citoyens. Mais l’expérience kényane montre aussi que la digitalisation du service public doit s’accompagner de garanties solides en matière de gouvernance, de protection des données, de cybersécurité, de transparence des frais et d’inclusion des citoyens non connectés.
Le cas kényan montre surtout que la transformation du service public ne se limite pas à la technologie. Elle repose sur une vision d’ensemble associant les plateformes numériques, les guichets physiques, l’inclusion des usagers, la responsabilisation des agents et la volonté politique de simplifier la relation entre l’État et le citoyen.
Un forum pour repenser le service public camerounais
C’est précisément autour de cette ambition que s’est tenue la première édition du Cameroon Public Service Forum. Organisé par The Service Foundation, l’événement avait pour thème : « Transformer les institutions publiques : promouvoir l’innovation, la participation et l’inclusion ».
Il a réuni des agents publics, des experts, des universitaires, des représentants d’administrations, des acteurs institutionnels et des professionnels engagés dans la réflexion sur la modernisation du service public au Cameroun.
Pour George Esama, fondateur de The Service Foundation, cette initiative vise d’abord à valoriser les femmes et les hommes qui servent l’État au quotidien.
« À travers cette célébration, nous voulons mettre en avant le service public, nous voulons mettre en avant les agents de la fonction publique pour le travail qu’ils accomplissent, qui est positif pour l’ensemble des citoyens », explique-t-il.
Mais au-delà de l’hommage rendu aux agents publics, l’ambition du forum est également opérationnelle : renforcer leurs capacités pour améliorer concrètement la qualité des services rendus aux citoyens.
« L’objectif est également de renforcer les capacités de ces agents du service public afin qu’ils disposent des outils nécessaires pour offrir un meilleur service public », précise George Esama.
Cette première édition intervient dans un contexte où la modernisation de l’administration publique constitue un enjeu central de la gouvernance. Les citoyens sont de plus en plus connectés, mieux informés et habitués aux services numériques rapides. Face à cette évolution, les administrations sont appelées à réduire les lourdeurs, simplifier les procédures, renforcer la transparence et améliorer leur proximité avec les usagers.
Selon les données évoquées lors du forum, l’indice de performance du service public du Cameroun se situerait à 44,73 %, plaçant le pays au 30e rang sur 52 pays en matière de qualité du service public. Un classement qui interpelle et invite à accélérer les réformes, notamment dans un contexte marqué par la transformation numérique, la dématérialisation des procédures, l’intelligence artificielle et la montée des attentes citoyennes.
Pour The Service Foundation, l’amélioration du service public ne peut pas se limiter aux discours ou aux réformes institutionnelles. Elle doit aussi passer par la formation, l’accompagnement et la responsabilisation des agents publics.
« À travers ce thème, nous voulons soutenir les agents du service public et leur donner toutes les capacités dont ils ont besoin pour bâtir de meilleures organisations publiques ; des organisations qui soient efficaces, qui s’adaptent aux changements à travers le monde, qui comptent sur des personnes dévouées et des personnes qui servent réellement pour les valeurs du service », souligne George Esama.
Recentrer l’administration autour du citoyen
Au cours des échanges, plusieurs intervenants ont insisté sur la nécessité de réduire le décalage entre une société en pleine mutation et des pratiques administratives parfois encore marquées par des procédures lourdes et des systèmes dépassés.
Dinyuy Brandon, responsable au ministère des Domaines, du Cadastre et des Affaires foncières, a salué l’initiative du forum, qui permet de rassembler des agents publics, des acteurs du secteur privé, des enseignants et des citoyens désireux de contribuer à l’amélioration du service public. Selon lui, l’un des défis majeurs de l’administration moderne consiste à rompre avec les systèmes archaïques afin de replacer le citoyen au cœur de l’action publique.
« Nous devons recentrer notre service public autour du citoyen. Qu’il s’agisse des agents publics ou du citoyen camerounais, nos politiques, nos innovations et nos stratégies doivent être orientées de manière à s’aligner sur ce dont les citoyens ont réellement besoin », affirme-t-il.
Pour le responsable du MINCAF, l’administration ne peut plus continuer à fonctionner uniquement sur la base d’habitudes anciennes ou de pratiques héritées du passé. La modernisation du service public suppose une capacité à questionner les méthodes existantes, à simplifier les procédures et à proposer des réponses plus adaptées aux réalités actuelles des usagers.
« Il ne s’agit pas seulement de continuer sur la base de pratiques préhistoriques ou de ce que nous faisons depuis des années. Nous devons dépasser ce qui est devenu archaïque et proposer quelque chose de moderne, plus en phase avec la réalité de nos citoyens », insiste-t-il.
Cette préoccupation rejoint l’un des grands enjeux de l’e-gouvernance : la transformation digitale de l’administration ne consiste pas uniquement à créer des plateformes ou à mettre des formulaires en ligne. Elle suppose aussi une refonte des processus, une simplification des procédures, une meilleure coordination entre les services, une culture de la performance et une véritable orientation vers l’usager.
Autrement dit, digitaliser une administration lente, complexe ou peu accessible ne suffit pas. Il faut d’abord repenser le service public lui-même, en partant des besoins concrets des citoyens.
Pour Dinyuy Brandon, le forum doit ainsi produire un effet au-delà des discours. L’enjeu est que chaque participant reparte avec une responsabilité individuelle : améliorer, à son niveau, la qualité des services rendus aux Camerounais et contribuer à une meilleure formation des agents publics.
« L’espoir ici est que chacun reparte avec l’objectif de faire ce qu’il peut, à son humble niveau, pour améliorer les services que nous offrons aux Camerounais et la formation que nous dispensons à nos agents publics », indique-t-il.
Il a également appelé les jeunes Camerounais à s’intéresser davantage au débat public et aux questions liées à la réforme de l’administration. Pour lui, la transformation du service public ne doit pas être uniquement l’affaire des institutions. Elle doit aussi mobiliser les citoyens, les jeunes, les professionnels et toutes les forces capables de proposer des solutions nouvelles.
« Je veux encourager beaucoup de jeunes Camerounais à s’investir dans le débat public, à s’intéresser aux discussions publiques et à apporter leur propre contribution sur ce que nous pouvons faire de mieux », conclut-il.
Investir dans le capital humain
L’universitaire et expert en relations publiques Pisso Nseke a, pour sa part, mis l’accent sur les défis structurels qui freinent encore la modernisation du secteur public. Pour lui, la qualité d’une institution dépend fortement de celle des personnes qui l’animent. La réforme de l’administration passe donc nécessairement par un investissement substantiel dans le capital humain.
Cela implique de renforcer la formation continue, de développer les compétences numériques, d’encourager la culture de la responsabilité, de promouvoir la participation et de préparer les agents publics aux exigences d’une administration moderne.
Pisso Nseke a également plaidé pour la simplification des procédures administratives, l’accélération de la transformation digitale et la construction d’institutions plus réactives, plus transparentes et plus inclusives.
Dans cette perspective, le numérique apparaît comme un levier essentiel, mais non comme une solution magique. Les outils digitaux ne produisent des résultats que lorsqu’ils s’inscrivent dans une stratégie globale combinant leadership, formation, simplification, accessibilité et suivi de la qualité du service rendu.
Du diagnostic aux solutions concrètes
Les échanges du Cameroon Public Service Forum ont ainsi mis en évidence une urgence : la réforme du service public ne peut plus être pensée uniquement sous l’angle administratif. Elle doit désormais intégrer les usages numériques, les attentes des citoyens connectés, les exigences de transparence, la simplification des procédures et l’inclusion des populations encore éloignées des services numériques.
Cette évolution appelle des cadres de dialogue capables de faire se rencontrer ceux qui pensent la réforme, ceux qui la mettent en œuvre et ceux qui développent les solutions technologiques. Car entre le diagnostic posé par les agents publics, les expériences africaines comme celle du Kenya et les ambitions nationales en matière de transformation numérique, une question demeure centrale : comment passer des recommandations aux plateformes opérationnelles, des discours aux démonstrations, et des projets pilotes aux services publics réellement accessibles aux citoyens ?
C’est précisément dans cette perspective que s’inscrit le Salon de l’e-Gouvernance et de l’Innovation digitale en Afrique, E-Gov’A 2026, prévu du 14 au 16 octobre 2026 au Palais des Congrès de Yaoundé.
Placé sous le thème « Intelligence artificielle et e-gouvernance : bâtir des services publics efficaces dans une Afrique cashless et paperless », E-Gov’A 2026 ambitionne de réunir décideurs publics, administrations, collectivités territoriales, régulateurs, entreprises technologiques, banques, fintechs, startups, experts et partenaires internationaux autour d’un objectif commun : accélérer la construction de services publics plus simples, plus rapides, plus sûrs et plus accessibles.
À travers les E-Gov’A Demo, le salon entend notamment offrir un espace de démonstration de plateformes, d’applications et d’innovations capables d’améliorer concrètement la relation entre l’État et l’usager. Identification numérique, paiement électronique, gestion électronique des documents, plateformes fiscales, douanières, foncières ou portuaires, solutions d’interopérabilité, cybersécurité et intelligence artificielle appliquée au service public figurent parmi les sujets appelés à nourrir les échanges.
En ce sens, le Cameroon Public Service Forum et E-Gov’A 2026 peuvent être lus comme deux moments complémentaires d’une même dynamique : le premier met en lumière les attentes, les blocages et les besoins de transformation ; le second peut contribuer à présenter les outils, les partenariats et les solutions nécessaires pour accélérer cette transformation.
The Service Foundation veut accompagner les agents publics
Créée en 2024, The Service Foundation se positionne comme une association dédiée au soutien des agents publics et à l’amélioration du service public. Son ambition est de travailler avec les administrations, les gouvernements, les partenaires publics et les organisations internationales pour renforcer les capacités du personnel et promouvoir de meilleures pratiques administratives.
« The Service Foundation est une association créée en 2024. Notre mission est de soutenir les agents du service public et, plus globalement, le gouvernement dans le domaine de l’amélioration du service public », explique George Esama.
Selon lui, l’association a déjà engagé des actions de formation au bénéfice d’agents publics issus de diverses organisations. Elle affirme également avoir noué des partenariats avec plusieurs ambassades et structures publiques pour développer des programmes de formation et de renforcement des capacités.
« Aujourd’hui, nous avons commencé à former des agents du service public issus d’autres organisations. Nous avons noué des partenariats avec plusieurs ambassades et d’autres organisations publiques pour offrir des formations et du renforcement des capacités », indique le fondateur de The Service Foundation.
À travers le Cameroon Public Service Forum, l’association entend donc mettre en place un cadre de dialogue, de formation et de mobilisation autour de la qualité du service public.
« À travers ce forum, nous voulons vraiment poursuivre dans cette voie, en nous associant à des organisations du service public et en les soutenant afin de faire mieux pour la population du Cameroun et pour l’ensemble du pays », ajoute George Esama.
Vers une administration publique plus agile
Au terme des échanges, un consensus s’est dégagé : la transformation du service public ne doit pas rester enfermée dans les documents stratégiques, les plans de réforme ou les discours officiels. Elle doit se traduire dans les pratiques quotidiennes des ministères, des collectivités territoriales, des établissements publics et des guichets où les citoyens interagissent avec l’administration.
L’administration camerounaise est ainsi appelée à devenir plus agile, plus ouverte, plus transparente et davantage orientée vers les résultats. Cela suppose une meilleure utilisation des outils numériques, mais aussi une transformation profonde de la culture administrative.
L’innovation doit simplifier la vie des citoyens. La participation doit aider l’État à mieux comprendre les besoins des usagers. L’inclusion doit garantir que la digitalisation des services publics ne laisse personne de côté, notamment les populations rurales, les personnes vulnérables ou les citoyens peu familiers avec les outils numériques.
Dans un contexte où l’e-gouvernance, l’intelligence artificielle, la dématérialisation et les plateformes numériques redéfinissent progressivement la relation entre l’État et les citoyens, le Cameroon Public Service Forum veut contribuer à faire émerger une nouvelle génération d’agents publics : mieux formés, mieux outillés et davantage engagés en faveur de la qualité du service rendu.
La première édition de ce forum pose ainsi les bases d’un débat stratégique sur l’avenir de l’administration publique au Cameroun. Un débat nécessaire, car la modernisation de l’État ne se décrète pas seulement au sommet. Elle se construit aussi, chaque jour, au sein des services publics, par des agents capables d’écouter, d’innover et de servir efficacement.
Et c’est précisément cette dynamique qu’E-Gov’A 2026 entend amplifier à Yaoundé : faire dialoguer les décideurs, valoriser les agents publics, présenter les solutions numériques qui fonctionnent et accélérer la construction d’administrations africaines sans cash, sans papier et sans rupture.
Par Digital Business Africa








