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Jean-Francis Ahanda : « La souveraineté numérique ne se décrète pas, elle se construit avec l’État »

[DIGITAL Business Africa] – Quelques jours après l’inauguration par le président gabonais Brice Clotaire Oligui Nguema du Data Center souverain de ST Digital dans la Zone économique spéciale de Nkok, Jean-Francis Ahanda, CTO du Groupe ST Digital et DG des filiales Datacenter Services, revient pour Digital Business Africa sur les enjeux stratégiques de cette infrastructure.

Financement africain, choix de Nkok, certification, hébergement des données régaliennes, cloud souverain, cybersécurité, intelligence artificielle et ambition panafricaine : il explique comment ST Digital veut faire de ce site un maillon clé de la souveraineté numérique du Gabon et, au-delà, de l’Afrique centrale.

Digital Business Africa : C’est le président gabonais en personne, Brice Clotaire Oligui Nguema, qui a inauguré le Data Center souverain, présenté comme stratégique et installé dans la Zone économique spéciale de Nkok. Comment ST Digital est-il parvenu à faire déplacer le président gabonais  pour cette inauguration officielle ?

Jean-Francis Ahanda : Ce n’est pas ST Digital qui a “fait déplacer” le Chef de l’État c’est la nature stratégique du projet qui a justifié sa présence.

Un data center souverain de niveau Tier III dans une zone économique spéciale n’est pas un projet d’entreprise ordinaire : c’est une infrastructure critique nationale, au même titre qu’un port ou une centrale électrique.

Ce projet est en droite ligne avec le Plan National de Croissance et de Développement (PNCD) 2026-2030 présenté par Le Président de la République, Chef de l’État, Chef du Gouvernement, Son Excellence Brice Clotaire Oligui Nguema lors de la treizième édition de l’Africa CEO Forum qui a eue lieu les 14 et 15 mai a Kigali au Rwanda et qui était placée sous le thème : « L’Impératif d’Échelle : pourquoi l’Afrique doit embrasser la copropriété partagée »

Nous avons construit ce projet en dialogue constant avec les autorités gabonaises dès sa conception, GSEZ, les régulateurs, les ministères concernés parce que la souveraineté numérique ne se décrète pas dans un communiqué, elle se construit avec l’État.

La présence du Président à l’inauguration est la reconnaissance de cet alignement entre une ambition publique de souveraineté numérique et une réalisation privée qui la concrétise. »

Digital Business Africa : Quel est le montant réel de l’investissement consenti pour ce Data Center souverain et pourquoi avoir choisi de ne pas communiquer un chiffre précis à ce stade ?

Jean-Francis Ahanda : Je comprends la question, mais je vais rester prudent à ce stade, pas par opacité, mais par discipline.

Nous sommes encore dans une phase de structuration financière et de montée en charge du site, et communiquer un chiffre isolé, sans le contextualiser (phases de déploiement, montants déjà décaissés, engagements futurs), risquerait de donner une image incomplète ou trompeuse.

Ce que je peux dire, c’est qu’il s’agit d’un investissement pluriannuel et structurant, à la hauteur d’une infrastructure de niveau Tier III avec redondance électrique, climatisation de précision et sécurité physique de niveau bancaire.

Nous communiquerons des chiffres consolidés le moment venu, avec nos partenaires financiers.

Digital Business Africa : ST Digital laisse entendre que cet investissement a été mobilisé auprès d’un fonds souverain africain. Que révèle ce mode de financement sur la capacité de l’Afrique à financer elle-même ses infrastructures numériques critiques ?

Jean-Francis Ahanda :  C’est exactement le signal que nous voulons envoyer. Pendant longtemps, le récit dominant a été que l’infrastructure numérique lourde en Afrique ne pouvait être construite qu’avec des capitaux étrangers.

Faire appel à un financement d’origine africaine pour un actif aussi stratégique qu’un data center souverain, c’est démontrer que l’écosystème financier du continent a atteint une maturité suffisante pour porter ce type de projet.

Cela ne veut pas dire que nous nous fermons aux partenariats internationaux, mais cela prouve qu’il existe désormais une alternative crédible au tout-extérieur, notamment pour les actifs jugés critiques pour la sécurité nationale des données.

Digital Business Africa : Pourquoi le choix de la Zone économique spéciale de Nkok pour implanter ce Data Center ? Quels avantages ce site offre-t-il en matière de connectivité, d’énergie, de sécurité et d’accès au marché gabonais ou sous-régional ?

Jean-Francis Ahanda : Le choix de Nkok répond à une logique d’infrastructure, c’est une zone économique spéciale, donc un environnement déjà sécurisé et régulé, avec un cadre juridique stable pour les investisseurs.

Sur le plan énergétique, la zone bénéficie d’une alimentation électrique dimensionnée pour des usages industriels, ce qui est indispensable à un data center qui doit garantir une disponibilité proche de 100 %.

Sur le plan de la connectivité, Nkok est à proximité des axes de fibre qui desservent Libreville et se raccorde à nos points de présence régionaux, ce qui nous permet d’offrir une latence compétitive aussi bien pour le marché gabonais que pour la sous-région CEMAC.

Enfin, la sécurité physique du site, contrôle d’accès, vidéosurveillance, zone clôturée, s’appuie sur le périmètre déjà sécurisé de la zone économique elle-même, ce qui renforce notre dispositif de sécurité propre.

Digital Business Africa : Le Data Center est présenté comme certifié ISO 2700. Concrètement, qu’est-ce que cela garantit aux administrations, banques, opérateurs télécoms, entreprises et institutions qui souhaitent y héberger leurs données et à quand la certification aux standards Tier III?

Jean-Francis Ahanda : L’ISO/IEC 27002, ce sont 93 mesures de sécurité couvrant la gouvernance de l’information, le contrôle d’accès, la gestion des incidents, la continuité d’activité et la protection physique des installations. Concrètement, pour une banque, un opérateur télécom ou une administration, cela signifie que leurs données ne sont pas seulement stockées dans un bâtiment sécurisé, mais aussi gérées selon des processus audités et documentés, qui précisent ce que fait qui, à quoi accède qui, et comment réagir en cas d’incident.

C’est la garantie qu’on ne parle pas d’un simple local technique, mais d’un système de management de la sécurité de l’information à part entière.

Concernant les certifications, que ce soit TIA942 Rated 3 ou Tier III, la certification  par l’Uptime Institute est un processus qui se déroule en plusieurs étapes — conception, construction, puis exploitation — et nous sommes engagés dans cette démarche.

Le site a été conçu dès l’origine selon les standards Tier III [redondance N+1, double chemin électrique, climatisation de précision], et nous visons la certification formelle dans les prochains mois, une fois les phases d’exploitation stabilisées

Digital Business Africa : ST Digital affirme vouloir contribuer à la souveraineté numérique du Gabon. Quels types de données ou de services devraient, selon vous, être prioritairement hébergés localement pour que cette souveraineté devienne effective ?

Jean-Francis Ahanda :  Je serais direct : la priorité absolue, ce sont les données régaliennes, l’état civil, la fiscalité, la santé publique, les données biométriques et les systèmes de paiement interbancaires.

Ce sont des données dont la localisation à l’étranger expose le pays à des risques juridiques et opérationnels disproportionnés : un litige commercial, une sanction internationale, ou même une simple coupure de service chez un hébergeur étranger, et c’est la continuité de l’État qui est en jeu.

Ensuite viennent les données des secteurs stratégiques : banques, télécoms, énergie  pour lesquels la réglementation locale, notamment via l’APDPVP, impose déjà des exigences de protection.

La souveraineté numérique ne devient réelle que lorsque ces catégories de données quittent les infrastructures étrangères pour être hébergées, traitées et sauvegardées ici, sous le droit gabonais.

Digital Business Africa : Au-delà de l’hébergement, quels services ST Digital compte-t-il proposer depuis ce Data Center ?

Jean-Francis Ahanda :  L’hébergement et la colocation sont la base, pas l’objectif final.

Vous pouvez accéder a nos offres d’hébergement via https://cloudstore.africa

Depuis ce site, nous déployons une offre cloud souveraine complète, avec infrastructure virtualisée, sauvegarde et plan de reprise d’activité, et cybersécurité managée avec supervision 24/7.

Nous y adossons également nos capacités de connectivité transit IP et d’interconnexion régionale, afin que les entreprises et opérateurs gabonais bénéficient d’un point d’ancrage local plutôt que de dépendre de liens internationaux.

Ce site accueillera aussi des capacités de calcul pour l’intelligence artificielle souveraine, dans la continuité de nos travaux menés par ailleurs sur des plateformes IA pour le secteur public.

Digital Business Africa : Quels sont les objectifs de ST Digital à moyen terme avec cette infrastructure ?

Jean-Francis Ahanda :  Trois objectifs structurent notre feuille de route.

Premièrement, faire de Nkok une référence régionale en matière de sécurité et de disponibilité, au point que les entreprises et institutions de la sous-région CEMAC considèrent l’hébergement local comme une évidence plutôt qu’une exception.

Deuxièmement, consolider l’écosystème numérique gabonais, avec les administrations, les banques et les opérateurs, autour d’une infrastructure commune, plutôt que chacun bâtisse isolément sa propre solution de repli à l’étranger.

Troisièmement, faire de ce data center un maillon de notre réseau panafricain aux côtés de nos sites au Cameroun, en Côte d’Ivoire, et de nos infrastructures au Congo et au Togo pour que la donnée africaine puisse circuler entre pays africains sans jamais quitter le continent.

C’est cette vision d’un cloud véritablement panafricain, porté par des Africains, qui donne du sens à l’investissement que nous avons fait à Nkok.

Propos recueillis par Beaugas Orain DJOYUM

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