spot_img

Souveraineté numérique en Afrique : une question de capacité plus que de propriété

[Digital Business Africa – Avis d’expert] – La souveraineté numérique ne se mesure pas au nombre de centres de données ou de plateformes publiques déployées. Elle se mesure à la capacité d’un État à continuer d’agir, à protéger ses données et à changer de trajectoire lorsque ses choix technologiques deviennent contraignants.

La souveraineté numérique s’est imposée dans les stratégies publiques africaines. Le terme reste pourtant ambigu. Il peut évoquer la localisation des données, la possession d’infrastructures nationales, la préférence pour des fournisseurs locaux ou encore la création de modèles d’intelligence artificielle propres. Pris isolément, aucun de ces choix ne garantit la souveraineté.

L’enjeu est plus concret : un État conserve-t-il une capacité réelle de décision sur les systèmes dont dépendent ses services essentiels ? Peut-il connaître les données disponibles, en contrôler les accès, assurer la continuité d’un service, auditer une solution, renégocier un contrat ou changer de fournisseur sans perdre ses actifs ni ses compétences ? C’est à ce niveau que la souveraineté cesse d’être un slogan.

Un débat africain désormais institutionnel

En avril 2026, la Commission économique pour l’Afrique a placé les infrastructures publiques numériques, les centres de données et la souveraineté au programme de sa 58e Conférence des ministres. Le message porté à Tanger était clair : l’Afrique ne peut durablement rester un simple marché d’adoption. Elle doit renforcer ses capacités de conception, d’exploitation et de gouvernance des données.

Cette évolution apparaît aussi dans les politiques nationales. En mars 2026, la Tanzanie a validé, lors d’un atelier national, sa stratégie de gouvernance électronique des données. En juin, la Guinée et la République du Congo ont engagé avec la CEA des diagnostics et consultations destinés à construire leurs propres cadres nationaux. Ces démarches couvrent simultanément le droit, les institutions, l’interopérabilité, la cybersécurité, les infrastructures, les compétences et la création de valeur publique.

Le changement de perspective est important. La question n’est plus seulement de savoir comment numériser davantage, mais comment construire un environnement numérique que l’État peut réellement gouverner.

La souveraineté commence par l’identification des dépendances critiques

Aucune administration ne maîtrise seule toute la chaîne technologique. Elle dépend de fournisseurs de cloud, d’éditeurs, d’intégrateurs, d’opérateurs télécoms, de matériels importés et de compétences externes. Cette interdépendance n’est pas en soi un problème. Elle le devient lorsqu’elle limite la capacité de l’État à négocier, à contrôler ou à changer de trajectoire.

Pour chaque système critique, six questions devraient être posées dès la conception et lors de la contractualisation :

  • Les données peuvent-elles être récupérées dans un format exploitable ?
  • Le service peut-il continuer en cas d’incident majeur ou de défaillance d’un fournisseur ?
  • L’architecture permet-elle de remplacer une composante sans reconstruire l’ensemble ?
  • Les règles de sécurité, de localisation et d’accès sont-elles vérifiables ?
  • L’administration détient-elle la documentation et les droits nécessaires ?
  • Des équipes nationales peuvent-elles administrer, auditer et faire évoluer la solution ?

Cette approche rejoint celle proposée en juin 2026 par la Banque mondiale : partir des résultats recherchés, puis arbitrer entre contrôle local, résilience, coût, innovation et intégration aux infrastructures mondiales. La localisation intégrale des données peut sembler rassurante, mais elle ne remplace ni un cadre juridique robuste, ni des capacités d’audit, ni des mesures techniques de protection.

La donnée publique, premier actif souverain

Pour les États, la souveraineté numérique commence probablement par la donnée. Les informations fiscales, douanières, budgétaires, sociales, sanitaires, cadastrales ou statistiques sont indispensables au fonctionnement quotidien. Elles alimentent aussi le pilotage des politiques publiques et, désormais, les usages de l’intelligence artificielle.

Posséder des bases de données ne signifie pourtant pas les maîtriser. Une administration reste vulnérable si elle ne sait pas quelles données existent, qui en est responsable, où elles sont stockées, quelle est leur qualité, qui peut les utiliser et selon quelles règles elles peuvent être partagées. Trop de programmes investissent encore dans les applications avant d’avoir clarifié ces responsabilités.

Une politique de souveraineté crédible doit donc organiser la classification des données, les rôles de propriétaire et de responsable opérationnel, les standards d’interopérabilité, les mécanismes de partage, la traçabilité des usages et la continuité d’accès. La gouvernance des données n’est plus un sujet réservé à la DSI : c’est une capacité de l’État.

Les finances publiques sont un test décisif

Un système intégré de gestion des finances publiques concentre la préparation budgétaire, l’exécution des dépenses, les recettes, la comptabilité, la trésorerie, la dette, la fiscalité, les douanes et le reporting. Lorsqu’il devient indisponible, ce n’est pas seulement un projet informatique qui échoue : c’est une fonction régalienne qui peut être affectée.

Le choix d’un ERP ou d’une plateforme ne devrait donc pas être évalué uniquement sur les fonctionnalités et le calendrier de déploiement. Il faut intégrer la portabilité des données, la réversibilité contractuelle, la continuité d’activité, la gestion des identités et des accès, la documentation des processus, les interfaces ouvertes et le transfert de compétences. La CEA a d’ailleurs souligné en 2026 que des plateformes intégrées et des outils analytiques peuvent améliorer la mobilisation des ressources intérieures et la gouvernance de la dette, à condition d’être soutenus par des institutions, des règles et des compétences solides.

L’intelligence artificielle déplace la frontière

L’IA rend les dépendances plus visibles encore : elle repose sur les données, la puissance de calcul, les modèles, les compétences et les fournisseurs. Pour la plupart des pays, l’objectif réaliste n’est pas de développer un grand modèle national à tout prix. Il est de construire une capacité souveraine d’usage et de gouvernance : sélectionner les bons cas d’usage, protéger les données, évaluer les risques, contrôler les accès, tester les résultats et conserver une option de sortie.

Le protocole d’accord signé le 17 février 2026 entre la Commission de l’Union africaine et Google illustre cette évolution. Il porte sur les infrastructures numériques, cloud et IA, les compétences, la recherche, l’innovation et les cadres de gouvernance responsable. Ce type de partenariat peut accélérer les capacités, mais il ne dispense pas les institutions africaines de définir leurs exigences de maîtrise, d’auditabilité et de réversibilité.

Ni fermeture, ni naïveté : une interdépendance maîtrisée

La souveraineté ne justifie pas une préférence automatique pour toute solution locale, indépendamment de son coût, de sa sécurité ou de sa maturité. L’Afrique a besoin d’investissements, de technologies mondiales, de compétences et de partenariats internationaux. Le bon objectif est une interdépendance maîtrisée : collaborer sans abandonner la capacité de décider.

L’échelle continentale peut renforcer cette capacité. Des standards communs, des systèmes interopérables, des mécanismes de confiance numérique et des règles cohérentes pour les échanges de données augmentent le pouvoir de négociation. La Stratégie de transformation numérique pour l’Afrique 2020–2030 fournit déjà un cadre commun autour des infrastructures, des compétences, de l’identité numérique, de la cybersécurité, de la protection des données et du marché numérique unique.

Mesurer ce qui compte réellement

Pour apprécier la souveraineté numérique d’un État, je retiendrais moins le nombre de centres de données que quelques tests opérationnels :

  • les services essentiels résistent-ils à la défaillance d’un fournisseur ou d’une infrastructure ?
  • les données sont-elles inventoriées, classifiées, portables et accessibles selon des responsabilités claires ?
  • l’État peut-il auditer ses systèmes et en changer sans dépendance disproportionnée ?
  • les plateformes publiques peuvent-elles échanger des données de manière sécurisée ?
  • les investissements créent-ils des compétences locales durables ?
  • les coûts complets et les risques de dépendance sont-ils suivis dans le temps ?

Ces questions replacent la souveraineté numérique là où elle doit être : dans la gouvernance des choix, des contrats, des architectures, des données et des compétences.

La maîtrise comme critère de réussite

Les gouvernements africains n’ont pas intérêt à poursuivre une autonomie technologique absolue. Ils ont en revanche intérêt à faire de la maîtrise un critère explicite de tout programme numérique : maîtrise des données, des risques, des dépendances, des compétences et des options futures.

La prochaine étape ne consiste donc pas seulement à numériser davantage. Elle consiste à numériser de manière à renforcer la capacité de l’État à décider et à agir. C’est une définition moins spectaculaire de la souveraineté numérique, mais probablement plus utile : ne pas chercher à tout posséder, tout en refusant de perdre la maîtrise de ce qui est critique.

Par Abdessalem BEN JEDDOU, Direteur de KPMG Tunisie

Avez-vous aimé ce texte? Vous aimerez sans doute bien d'autres. Rejoignez notre canal Telegram et notre chaîne WhatsApp pour ne rien manquer de nos infos stratégiques et de nos exclusivités. Aussi, merci de nous laisser un petit commentaire au bas de cet article.

Vous souhaitez nous envoyer une info ou vous souhaitez publier une info sur Digital Business Africa ? Ecrivez-nous via mail [email protected] ou encore via WhatsApp +237 674 61 01 68

Par ailleurs, ne manquez pas la première édition du Salon de l’e-Gouvernance et de l’innovation digitale en Afrique (E-Gov’A), qui se tiendra du 14 au 16 octobre 2026 à Yaoundé, sous le haut patronage du Ministère camerounais des Postes et Télécommunications.

Organisé par l’association Smart Click Africa et Digital Business Africa, cet événement réunira décideurs publics, organismes de développement, institutions publiques, entreprises, experts et acteurs privés de l’Afrique autour du thème : « Intelligence artificielle et e-gouvernance : bâtir des services publics efficaces dans une Afrique cashless et paperless ».

Plus d’infos sur www.e-gov.africa et via mail [email protected].

Bonne navigation !

spot_img

LAISSER UNE RÉPONSE

SVP, entrez votre commentaire!
Veuillez saisir votre nom ici

Agenda des events sur le numérique et les TIC

Régulation

PUBLICITE

spot_img

Articles similaires

Catégories populaires

spot_imgspot_img