[DIGITAL Business Africa] – Les pays du Sud global ne doivent plus être considérés comme de simples consommateurs de technologies développées ailleurs, ni comme des destinataires de normes conçues sans leur participation. C’est le message défendu par la ministre camerounaise des Postes et Télécommunications, Minette Libom Li Likeng, le 17 juillet 2026 à Shanghai, en Chine, à l’ouverture d’un forum parallèle organisé dans le cadre de la World Artificial Intelligence Conference, WAIC 2026.
Consacrée à la gouvernance de l’intelligence artificielle et au développement durable, la rencontre a réuni des responsables gouvernementaux, des chercheurs, des scientifiques et des représentants d’organisations internationales autour d’une question centrale : comment garantir que les pays en développement participent réellement à la définition des règles qui encadreront l’intelligence artificielle à l’échelle mondiale ?

Pour Minette Libom Li Likeng, une gouvernance internationale de l’IA ne peut être durable que si elle repose sur la participation effective de tous les pays.
« Le Sud global ne doit plus être un consommateur passif des technologies étrangères, ni recevoir des normes définies sans sa voix », a-t-elle défendu, selon un compte rendu publié le 19 juillet 2026 par la chaîne internationale chinoise CGTN.
Le Sud global veut participer à la définition des règles
La prise de position de la ministre camerounaise intervient alors que les débats internationaux sur l’intelligence artificielle restent largement dominés par les grandes puissances technologiques, les entreprises multinationales et quelques institutions établies dans les pays développés.
Or, les décisions prises aujourd’hui sur l’éthique, la sécurité, la protection des données, la propriété intellectuelle, les infrastructures de calcul ou encore les modèles d’intelligence artificielle auront des conséquences directes sur les économies et les administrations africaines.
Pour les participants au forum de Shanghai, les pays du Sud ne doivent donc pas seulement adopter des solutions conçues à l’étranger. Ils doivent également pouvoir contribuer à leur conception, à leur régulation et à leur utilisation.
Khaled Ghedira, vice-président du Conseil africain de la recherche scientifique et de l’innovation, a rappelé une formule souvent utilisée pour décrire la répartition actuelle des rôles dans l’économie numérique mondiale : les États-Unis et la Chine innovent, l’Europe réglemente et le reste du monde consomme.
L’objectif, a-t-il expliqué, doit désormais être de construire un système dans lequel tous les pays peuvent « co-créer, co-réguler et co-consommer » les technologies d’intelligence artificielle.
Avant l’IA, le défi de l’électricité et de la connectivité
La participation des pays en développement à la révolution de l’intelligence artificielle dépend toutefois de leur capacité à résoudre plusieurs problèmes structurels.
Zhao Houlin, ancien secrétaire général de l’Union internationale des télécommunications, a ainsi rappelé que près de 2,2 milliards de personnes dans le monde ne disposent toujours pas d’un accès à Internet.
Dans ces conditions, parler de modèles d’intelligence artificielle locaux ou de transformation numérique peut rester théorique dans des pays où l’électricité est instable, la couverture réseau insuffisante et les coûts de connexion encore trop élevés.
« On ne peut pas parler d’entraînement de modèles locaux lorsqu’un pays ne peut pas disposer d’une électricité et de réseaux stables », a-t-il expliqué.
Pour l’Afrique, l’accès à l’intelligence artificielle suppose donc des investissements simultanés dans les réseaux télécoms, les centres de données, le cloud, l’énergie, les capacités de calcul, la formation et la recherche scientifique.
Il faudra également renforcer les mécanismes de financement permettant aux universités, aux startups, aux administrations publiques et aux entreprises africaines de développer leurs propres solutions.
La confiance publique comme avantage stratégique
Sam Sethserey, directeur général du département des technologies de l’information et de la communication du Cambodge, a pour sa part estimé que les futurs leaders de l’intelligence artificielle ne seront pas nécessairement les pays disposant des plus importantes capacités financières.
Selon lui, le leadership dans le domaine de l’IA dépendra également de la capacité des États et des institutions à construire la confiance du public.
Cette confiance suppose notamment des garanties sur la protection des données personnelles, la transparence des algorithmes, la responsabilité des entreprises, la sécurité des systèmes et la prévention des discriminations automatisées.
Nicholas Dirks, président de la New York Academy of Sciences et ancien chancelier de l’Université de Californie à Berkeley, a également averti que les intérêts commerciaux des entreprises technologiques ne correspondent pas toujours spontanément à l’intérêt général.
Il a donc plaidé pour la mise en place d’institutions de gouvernance indépendantes, capables d’évaluer les risques, de protéger les citoyens et de veiller à ce que le développement de l’intelligence artificielle reste compatible avec les objectifs sociaux, scientifiques et démocratiques.
Des outils pour mesurer et encadrer la gouvernance de l’IA
Le forum de Shanghai, coorganisé notamment par le Centre pour la gouvernance mondiale de l’innovation en intelligence artificielle de l’Université Fudan, a également permis de présenter plusieurs initiatives concrètes.
Parmi les résultats annoncés figurent une version actualisée d’un agent d’intelligence artificielle consacré à l’évaluation éthique, un indice mondial de gouvernance de l’IA couvrant 40 économies, un recueil en anglais consacré aux applications de l’IA dans les petites et moyennes entreprises de Shanghai, ainsi que cinq rapports thématiques.
Ces rapports abordent notamment les risques associés à une éventuelle superintelligence et les enjeux liés à la gouvernance des systèmes d’intelligence artificielle conçus comme des compagnons numériques.
Une autre table ronde a été consacrée au Réseau de développement des capacités en matière de gouvernance de l’intelligence artificielle, soutenu par les Nations unies et lancé à Genève en juillet 2026 avec 23 centres membres.
Mehdi Snene, conseiller principal auprès de l’envoyé du secrétaire général des Nations unies pour les technologies numériques, a toutefois estimé qu’une seule initiative ne suffira probablement pas à combler les écarts actuels entre les pays.
Une opportunité stratégique pour le Cameroun et l’Afrique
La déclaration de Minette Libom Li Likeng intervient dans un contexte où le Cameroun entend renforcer son positionnement dans les discussions internationales sur l’intelligence artificielle.

Au-delà de la participation aux conférences internationales, l’enjeu sera désormais de traduire cette ambition en politiques nationales : développement des infrastructures numériques, formation des jeunes, soutien à la recherche, financement des startups, protection des données, adoption de cadres éthiques et intégration de l’IA dans les services publics.
Pour les pays africains, la question n’est plus seulement de savoir comment utiliser les outils conçus par les grandes plateformes étrangères. Elle consiste également à déterminer quelles données seront utilisées, où elles seront hébergées, quelles valeurs seront intégrées aux modèles et qui sera responsable en cas de dommages.
En réclamant une participation effective de tous les pays, le Cameroun défend ainsi une gouvernance mondiale de l’intelligence artificielle plus inclusive, dans laquelle l’Afrique ne serait plus seulement un marché ou un fournisseur de données, mais un acteur de la conception des technologies et des règles qui les encadrent.
Par Digital Business Africa
Source : CGTN









