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Dr Hervé Tiwa : « Il y a un vide juridique actuellement qu’il faut combler »

Dans cet entretien, l’Expert en transformation digitale et en intelligence artificielle apporte des précisions sur les manquements législatifs liés au numérique au Cameroun.

Digital Business Africa (DBA) : Faut-il une loi spécifique sur l’IA, et quel rôle pour le Minpostel, l’Antic et les autres régulateurs ?

Dr Hervé Tiwa : Une loi spécifique sur l’intelligence artificielle, on va dire oui, mais on peut élargir sur une loi sur le numérique, sur la transformation numérique où on réintègre la loi sur la cybercriminalité. Parce que si on crée à chaque nouvelle technologie émergente une loi, ça va faire beaucoup. Donc on peut regrouper un certain nombre de choses, notamment sur le numérique et en faire une loi. On fait la loi simplement parce qu’on veut mettre des garde-fous. On veut savoir à quel niveau on peut s’arrêter dans les usages de ces outils numériques. À quel moment on peut utiliser l’intelligence artificielle dans la vie quotidienne, dans la vie courante et à quel moment on peut vous interpeller lorsque vous avez utilisé un outil d’intelligence artificielle de façon irresponsable. Parce qu’en fait, quand vous évoquez la loi sur l’intelligence artificielle, je comprends très bien la préoccupation. C’est-à-dire qu’il y a des gens malveillants qui utilisent ces outils plutôt pour faire du mal aux gens, pour faire de la désinformation, pour construire les deepfakes, dans le but de faire du mal aux gens. Oui, dans ce cas-là, effectivement, il y a un vide juridique actuellement qu’il faut combler. Il faut compléter la loi sur la cybercriminalité et élargir simplement au numérique et aux technologies émergentes. Donc pour ma part, il faut essayer un peu de faire ce regroupement-là et créer une loi, mettre des garde-fous, donner les interdits, en fait préciser les interdits et d’encourager les gens à utiliser de façon responsable les outils d’intelligence artificielle et les outils numériques pour dire des choses plus simplement.

DBA : Parlant d’inclusion et de ses réalités. À votre avis, comment toucher les populations peu connectées ou peu alphabétisées, et celles qui parlent les langues nationales ?

Dr Hervé Tiwa : Lorsque vous parlez d’inclusion locale, c’est une très bonne question parce que les outils d’intelligence artificielle ont été fabriqués avec des données occidentales et avec un regard occidental. Ça veut dire que quand ils développaient ces outils, ils ne pensaient pas forcément à l’Afrique. Parce que, comme je l’ai dit tout à l’heure, l’Afrique représentait dans les données massives mondiales des IA, 3 % seulement. Donc il faut domestiquer l’intelligence artificielle, adapter l’IA au contexte africain et au contexte camerounais, si on veut parler du cas du Cameroun. Et effectivement, lorsqu’on intègre le contexte local, le local, ce n’est pas seulement Yaoundé, Douala, Bafoussam, les grandes villes. Il faut pouvoir se poser la question de savoir si l’inclusivité touche aussi quelqu’un qui est à Mindourou (commune rurale située dans la région de l’Est du Cameroun, dans le département du Haut-Nyong et l’arrondissement du Dja, nldr). Alors, comment quelqu’un qui est à Mindourou peut avoir accès à ces outils ? Il y a la question des infrastructures qu’il faut résoudre. Il faut déjà donner de la disponibilité à l’énergie dans tout le Cameroun, y compris dans les villages. Il faut que la bande passante, la connexion Internet pour parler simplement, soit disponible dans tout le pays. Et ce sont les préalables pour conduire l’intelligence artificielle et l’inclusion numérique jusque dans les fins fonds du village. Donc ça, c’est le préalable. C’est possible, mais il y a des préalables. Et lorsqu’il y a des préalables, il y a une question de formation. Il faut former pas seulement à Yaoundé, à Douala. Il faut former dans toutes les dix régions et dans les villages des dix régions pour que des personnes qui ne peuvent pas aller en ville, qui n’ont pas les moyens d’aller par exemple au niveau du département. Lorsqu’on parlait justement d’inclusion on voit aussi les communautés. Et dans les communautés, il y a des radios communautaires. Dans celle-ci,  il y a la production des données en langue. Comment on fait ? Qu’est-ce qu’on fait de ces données ? Et je rappelle que ces radios communautaires ont besoin d’argent pour financer des programmes en langue, pour parler aux populations locales dans la langue que la population comprend mieux. Et donc on peut enrichir et entraîner nos langues locales dans une IA locale. Lorsque vous entrez un texte en français, vous demandez de le traduire en langue locale. Ça le fait. C’est un projet sur lequel nous sommes en train de travailler. On espère bien que l’État va nous accompagner. De toute façon, il y a un projet « Massacan » qui est une ONG sud-africaine qui finance des projets dans ce sens-là. C’est pour vous dire que la problématique que vous touchez est une problématique qui est réelle, qui est intéressante. Et cette problématique peut enrichir les communautés, les radios communautaires, parce que les radios communautaires n’ont pas de budget. Et si vous arrivez à créer une IA locale qui comprend nos langues, alors on peut créer une licence autour de cette IA-là et de vendre d’égal à égal avec les grands systèmes d’intelligence artificielle.

Propos recueillis par Ghislaine Deudjui

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