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France : les députés adoptent une taxe de 0,055 euro par gigaoctet de données envoyées par Google, Meta, Netflix et les géants du numérique

[DIGITAL Business Africa] – Google, Meta, Amazon, Netflix et les autres grands fournisseurs de contenus numériques pourraient bientôt être taxés en France en fonction du volume de données qu’ils transmettent aux internautes. Ce vendredi 30 octobre 2026, l’Assemblée nationale française a adopté un amendement instaurant une taxe de 0,055 euro par gigaoctet, avec un rendement potentiel estimé à 10 milliards d’euros par an. Une initiative qui relance le débat sur la fiscalité des plateformes numériques en Afrique, où les États cherchent également à mieux capter la valeur créée par les géants du numérique.

Et si les géants du numérique payaient désormais des impôts non seulement sur leurs bénéfices ou leur chiffre d’affaires, mais aussi sur la quantité de données qu’ils transmettent aux internautes ? C’est le principe d’un amendement adopté ce vendredi 30 octobre 2026 par l’Assemblée nationale française, dans le cadre de l’examen en première lecture du projet de loi de finances pour 2027.

Porté par le député socialiste Laurent Lhardit et plusieurs de ses collègues du groupe Socialistes et apparentés, dont l’ancien président français François Hollande, l’amendement n° I-1358 propose la création d’une « taxe sur les producteurs de données numériques ».

Le mécanisme est inédit dans son approche : plutôt que de chercher à localiser les bénéfices des multinationales du numérique, souvent répartis entre plusieurs juridictions fiscales, il propose de taxer une activité directement mesurable sur le territoire national : le volume de données internet transmises aux utilisateurs français.

Attention toutefois : l’adoption de cet amendement ne signifie pas que la taxe est déjà entrée en vigueur. Le dispositif devra franchir les autres étapes de la procédure législative avant de pouvoir éventuellement être appliqué.

Une taxe de 0,055 euro par gigaoctet, payée par les fournisseurs de contenus

Selon le texte adopté, les fournisseurs de contenus et d’applications numériques seraient redevables d’une contribution calculée sur la base des volumes de données envoyés aux utilisateurs français.

Le tarif retenu est de 0,055 euro par gigaoctet, soit 55 euros pour 1 000 gigaoctets de données transmises.

Les chiffres clés de l’amendement

0,055 € : Taxe par gigaoctet transmis

10 Md€ : Recettes annuelles espérées par les auteurs

200 Md : Gigaoctets annuels estimés en France

15 % / 2 % : Plafonds prévus selon le chiffre d’affaires

Pour éviter une taxation disproportionnée de certaines activités particulièrement consommatrices de bande passante, notamment la vidéo à la demande et les jeux vidéo, l’amendement prévoit un plafonnement à 15 % du chiffre d’affaires réalisé en France ou à 2 % du chiffre d’affaires mondial de l’entreprise, le montant le plus faible s’appliquant.

Les modalités d’articulation entre ces deux plafonds devront néanmoins être clarifiées.

Les entreprises disposant d’une implantation en France acquitteraient cette taxe selon les modalités applicables à l’impôt sur les sociétés. Pour celles ne disposant d’aucune entité en France, un mécanisme de paiement spécifique serait mis en place.

Google, Meta, Amazon, Netflix et Akamai particulièrement concernés

Les auteurs de l’amendement ciblent principalement les grandes plateformes internationales qui concentrent une part importante du trafic sur Internet.

Dans leur exposé des motifs, ils citent notamment Google, Meta, Amazon, Netflix et Akamai, auxquels ils attribuent, ensemble, environ la moitié du trafic de données mesuré en France par l’Autorité de régulation des communications électroniques, des postes et de la distribution de la presse (Arcep).

Ces entreprises exploitent des plateformes vidéo, des réseaux sociaux, des services de cloud computing ou des infrastructures de diffusion de contenus qui génèrent quotidiennement des volumes considérables de données.

L’amendement s’appuie sur une estimation de 200 milliards de gigaoctets de données transmis chaque année aux utilisateurs français.

Sur cette base, ses auteurs anticipent un rendement fiscal de 10 milliards d’euros par an.

Il s’agit toutefois d’une projection avancée par les promoteurs du dispositif, et non d’une recette garantie. Le montant réellement collecté dépendrait notamment des plafonds fiscaux, des volumes effectivement taxables, de la capacité de mesure et du comportement des entreprises concernées.

Les opérateurs télécoms chargés de mesurer les flux, sans payer la taxe

L’une des particularités du dispositif réside dans le rôle confié aux fournisseurs d’accès à internet.

Les opérateurs télécoms français seraient chargés de mesurer les volumes de données transitant vers leurs abonnés et d’identifier les entreprises émettrices.

Cette collecte serait réalisée sous la supervision de l’Arcep et de la Direction générale des finances publiques (DGFiP).

Les informations seraient transmises trimestriellement à l’administration fiscale, selon des modalités techniques définies par décret.

Les fournisseurs d’accès ne seraient donc pas les contribuables visés. Leur responsabilité consisterait essentiellement à fournir les informations nécessaires à l’établissement de la taxe.

Le texte prévoit également des dispositions particulières pour les réseaux de diffusion de contenus, ou CDN (Content Delivery Networks), qui permettent notamment à Netflix, Google et d’autres plateformes de rapprocher leurs contenus des internautes afin d’améliorer les performances de connexion.

Dans ce cas, le volume taxable serait calculé à partir des flux sortant de ces réseaux.

Les auteurs de l’amendement assurent que le mécanisme respecterait la confidentialité des communications, puisqu’il ne nécessiterait pas de consulter les contenus échangés ni d’identifier les usages individuels des abonnés.

Cette affirmation devra toutefois être confrontée aux exigences techniques de l’identification des émetteurs, au RGPD et aux garanties entourant les données de trafic.

Une réponse aux difficultés de taxation de l’économie numérique mondialisée

À travers cette proposition, les députés socialistes entendent corriger ce qu’ils considèrent comme un déséquilibre fiscal entre les entreprises traditionnelles et les grandes plateformes numériques.

Les premières disposent généralement d’établissements physiques, de salariés et d’actifs dans les pays où elles opèrent. Les secondes peuvent fournir des services à des millions d’utilisateurs tout en déclarant une part importante de leurs bénéfices dans d’autres juridictions.

La proposition française repose ainsi sur une idée centrale : les données consommées sur un territoire constituent un indicateur de l’activité économique des plateformes sur ce marché.

Contrairement à une taxation classique des bénéfices, le volume de données reçu par les utilisateurs ne peut pas être transféré comptablement vers un autre pays.

Les promoteurs du dispositif lui attribuent également un avantage environnemental : en rendant coûteuse la transmission de volumes importants de données, il pourrait encourager les plateformes à améliorer leurs technologies de compression et d’optimisation des contenus.

Cette approche soulève néanmoins plusieurs questions économiques.

Une taxation du trafic pourrait pénaliser des services très consommateurs de bande passante, sans nécessairement tenir compte de leur rentabilité. Elle pourrait également inciter certains fournisseurs à augmenter leurs tarifs ou à répercuter une partie des coûts sur leurs partenaires et leurs utilisateurs.

Et si les pays africains s’inspiraient de ce modèle ?

Pour l’Afrique, l’initiative française présente un intérêt particulier.

Sur le continent, les géants internationaux du numérique disposent d’audiences considérables et génèrent des revenus grâce à la publicité, aux abonnements, aux services cloud, au commerce électronique et à d’autres activités numériques.

Pourtant, leur contribution fiscale dans les pays où résident leurs utilisateurs reste un sujet de débat.

Plusieurs États africains ont déjà engagé des réformes visant à mieux fiscaliser les services numériques transfrontaliers, notamment par la TVA sur les prestations électroniques et par diverses formes de taxation des activités numériques.

L’approche française ouvre une autre perspective : celle d’une fiscalité fondée sur les volumes de données effectivement fournis aux utilisateurs nationaux.

Au Cameroun, par exemple, les opérateurs MTN, Orange et Camtel disposent d’infrastructures permettant de mesurer une part importante du trafic Internet national.

Dans un modèle comparable à celui envisagé en France, ces opérateurs pourraient, en théorie, contribuer à la mesure des flux émis par les grandes plateformes internationales, sans être eux-mêmes redevables de la contribution.

Mais une éventuelle transposition nécessiterait plusieurs préalables : une méthodologie fiable d’attribution des flux, un cadre juridique pour la collecte, des capacités d’audit, une coopération avec les entreprises étrangères et une évaluation des conséquences sur les prix et les investissements numériques.

Le risque de répercussions sur les consommateurs et les entreprises africaines utilisatrices de services numériques devrait notamment être pris en compte.

Au-delà du Cameroun, cette réflexion pourrait également intéresser les pays de la CEMAC et de l’UEMOA, ainsi que, plus largement, les administrations fiscales africaines confrontées à la dématérialisation croissante de l’économie.

Vers une nouvelle bataille mondiale autour de la valeur des données ?

L’amendement adopté en France pourrait ouvrir un nouveau chapitre dans les discussions internationales sur la fiscalité numérique.

Jusqu’ici, les débats ont principalement porté sur la taxation des bénéfices, la localisation de la création de valeur et l’imposition des services numériques.

La proposition française introduit une logique différente : considérer le trafic de données comme une assiette fiscale directement observable.

Mais son efficacité reste à démontrer.

Le volume de données transmises n’est pas nécessairement proportionnel au chiffre d’affaires ou aux bénéfices réalisés. Une plateforme de streaming peut ainsi générer beaucoup plus de trafic qu’un service financier numérique, sans pour autant générer davantage de revenus.

La capacité à identifier précisément les entreprises émettrices, à éviter les doubles comptages et à faire payer des groupes étrangers constituera également un défi important.

Cette initiative française intervient surtout sept mois après l’échec des négociations sur le moratoire de l’OMC relatif aux droits de douane sur les transmissions électroniques, lors de la 14ᵉ Conférence ministérielle tenue à Yaoundé en mars 2026.

Dans son analyse publiée au lendemain de cet échec, Digital Business Africa avait déjà anticipé l’émergence de nouveaux mécanismes de taxation des flux numériques, évoquant notamment la possibilité de mesurer les volumes de données par l’intermédiaire des opérateurs télécoms.

Une piste qui présente aujourd’hui une similitude frappante avec le dispositif adopté par les députés français, même si celui-ci relève d’une taxe intérieure plutôt que d’un droit de douane.

Simple convergence ou signe d’une recomposition plus profonde de la fiscalité numérique mondiale ?

Pour les pays africains, la question de fond dépasse la simple création d’une nouvelle taxe : comment faire contribuer équitablement les plateformes mondiales à l’économie des pays où elles exercent leurs activités, sans ralentir l’accès à internet, l’innovation et la transformation numérique ?

L’expérience française, si elle aboutit, pourrait apporter de nouveaux éléments de réponse.

Dans une prochaine analyse, Digital Business Africa reviendra sur ce que l’échec historique des négociations de l’OMC à Yaoundé pourrait changer pour la fiscalité du commerce électronique mondial, sur les similitudes entre les scénarios que nous avions envisagés dès mars 2026 et l’initiative française, ainsi que sur les opportunités et les risques que cette nouvelle donne représente pour les États africains.

Par Beaugas-Orain DJOYUM

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