[DIGITAL Business Africa – Avis d’expert. Par Dr.-Ing. Pierre-François KAMANOU] – La récente actualité sur la volonté du régulateur nigérian (NCC) de mieux encadrer le marché naissant des opérateurs de réseau mobile virtuel (MVNO ) mérite une attention particulière au Cameroun et dans les autres pays d’Afrique francophone en général.
Ainsi, la NCC poursuit sa stratégie d’ouverture progressive du secteur des communications électroniques à de nouveaux opérateurs locaux de téléphonie mobile, après avoir encadré le segment du marché des agrégateurs SVA il y a cinq ans.
En effet, afin de favoriser le développement des opérateurs locaux de l’écosystème numérique et de stimuler l’innovation, les opérateurs mobiles au Nigeria ne sont pas autorisés à fournir directement des services A2P (Application-to-Person) de téléphonie à valeur ajoutée sur le marché de détail, qu’il s’agisse d’entreprises fournisseuses de SVA ou non. Ces activités sont exercées par des agrégateurs SVA licenciés disposant de conventions d’interconnexion avec ces opérateurs mobiles.
Il est également intéressant de constater que, dans le cadre du renforcement de la coopération régionale et du partage des meilleures pratiques réglementaires, le Directeur général de l’Agence de Régulation des Télécommunications du Cameroun (ART) a conduit, le 6 mai 2026, une délégation pour une visite de travail auprès de la NCC, afin de s’inspirer du modèle nigérian pour moderniser la régulation numérique camerounaise, comme publié sur le site web de l’ART.
Cette réflexion apparaît aujourd’hui d’autant plus cruciale que l’ART accuse un retard significatif dans l’encadrement des différents segments de marché pertinents dans les secteurs des communications électroniques et du numérique, en raison de l’absence, sur son site web, de décisions y relatives, alors qu’on y dénombre une liste de 144 « opérateurs » locaux, en plus des 3 opérateurs concessionnaires (Camtel, Orange, MTN).
Cette contribution porte essentiellement sur le segment de marché des services A2P (Application-to-Person) de téléphonie professionnelle sur numéros fixes virtuels et, plus largement, sur la mise en place d’un cadre d’identification numérique des personnes morales, dans l’économie numérique nationale.
1. Les services A2P de téléphonie professionnelle : infrastructure invisible de l’économie numérique
Contrairement aux services P2P (Person-to-Person) destinés aux échanges interpersonnels entre abonnés mobiles et fixes, les services A2P constituent désormais l’infrastructure de communication des plateformes d’application dans l’économie numérique. Ils permettent notamment aux banques, administrations, entreprises, startups, opérateurs de e-commerce, opérateurs de centre de contact, etc. de communiquer avec les consommateurs mobiles via des conversations, OTP, notifications, alertes, transactions de paiement et interactions de service client.
Il convient de préciser que, dans les pays occidentaux, on distingue deux catégories de services A2P de téléphonie professionnelle :
- les services A2P voix/SMS à valeur ajoutée sur des identifiants de services : numéros SVA, noms-émetteur SMS ;
- les services A2P voix/SMS de base sur des identifiants d’abonné personne morale : numéros fixes virtuels, sous la dénomination 10DLC aux États-Unis et « numéros polyvalents » en France.
À noter que l’existence de cette catégorie de services a donné naissance à un nouveau marché des communications professionnelles sous le terme CPaaS (Communication Platform as a Service), en plein essor et développé par un grand nombre d’opérateurs locaux alternatifs en partenariat avec les opérateurs locaux de téléphonie fixe. Selon plusieurs rapports statistiques, le marché mondial du CPaaS, estimé à 15 milliards USD en 2025, devrait atteindre 75 milliards USD en 2035.
2. Une économie numérique construite autour des numéros mobiles en Afrique : cas du Cameroun
Depuis l’introduction des réseaux GSM il y a une trentaine d’années au Cameroun, comme dans la plupart des pays africains, alors que la téléphonie fixe est en déclin continu, les opérateurs mobiles ont, en plus de la fourniture des services P2P de téléphonie de base, progressivement développé cinq types d’activités dans le segment de marché des services de communication électronique à valeur ajoutée :
- des services d’accès Internet mobile fournis à leurs abonnés mobiles ;
- des services de contenus numériques fournis à leurs abonnés mobiles en s’appuyant sur un réseau d’agrégateurs/éditeurs de contenus ;
- des services P2A USSD et A2P SMS basés sur des numéros mobiles, fournis à leurs filiales Orange Money et MTN MoMo en tant que fournisseurs SVA sur leurs plateformes de services financiers mobiles ;
- des services A2P voix/SMS/USSD basés sur des numéros courts SVA ou des noms-émetteur SMS, fournis à leurs clients entreprises et fournisseurs SVA, dont certains jouent le rôle d’agrégateur SVA, non encore reconnu par l’ART au Cameroun ;
- le service A2P SMS international sur noms-émetteur, fourni exclusivement à leurs maisons mères respectives.
Il convient également de noter que les deux fournisseurs SVA Orange Money et MTN MoMo, en tant qu’opérateurs de services financiers mobiles, exercent deux types d’activités :
- la gestion des comptes d’argent mobile des abonnés mobiles identifiés par leurs numéros mobiles ;
- la gestion des comptes de paiement mobile de leurs clients personnes morales, identifiés par des codes marchands basés eux aussi sur des numéros mobiles, via un réseau de partenaires agrégateurs de paiement mobile, dont la majorité sont également des prestataires de services de paiement agréés auprès de la BEAC.
Or, de nouveaux prestataires de services de paiement agréés émergent aujourd’hui sur le marché et recherchent des solutions alternatives leur permettant de ne plus dépendre exclusivement des conditions d’accès imposées par Orange Money et MTN MoMo.
En effet, un partenariat technique avec un seul opérateur A2P de téléphonie fixe virtuel leur permettrait d’assurer l’interopérabilité entre :
- d’une part, les abonnés mobiles disposant de comptes d’argent mobile identifiés par des numéros mobiles ;
- et, d’autre part, leurs propres clients personnes morales disposant de comptes de paiement identifiés par un numéro fixe virtuel utilisé comme identifiant officiel de communication professionnelle multicanale et comme code marchand unique.
Force est donc de constater que ce segment stratégique des services A2P de téléphonie professionnelle, sur lequel repose désormais une part importante de l’économie numérique, demeure sous le contrôle exclusif des opérateurs mobiles Orange et MTN et de leurs filiales Orange Money et MTN MoMo, alors même que les fournisseurs de services numériques ne peuvent toujours pas être identifiés par des numéros fixes virtuels conformément au décret sur les ressources en numérotation, tout comme les consommateurs mobiles sont identifiés par des numéros mobiles.
3. Une faiblesse régulatoire préoccupante
Il est particulièrement révélateur de constater que, dans les rapports annuels de l’Observatoire de l’ART, les volumes de trafic ainsi que les revenus générés par tous les types de services A2P des opérateurs mobiles n’y figurent pas, à l’exception du trafic A2P SMS d’Orange lié aux transactions d’argent mobile, évalué à 1.822.959.071 SMS dans le rapport 2024. À titre comparatif, le volume total du trafic P2P SMS sortant des trois opérateurs mobiles sur la même période est de 1.880.230.541 SMS.
Ces données démontrent qu’à l’instar des tendances observées dans tous les pays, alors que les services P2P voix/SMS connaissent une décroissance continue, le marché des services A2P de téléphonie professionnelle est en plein essor, bien qu’il soit limité aux services A2P à valeur ajoutée dans la plupart des pays africains, du fait de l’absence d’un cadre régulatoire adapté au développement des services A2P de téléphonie de base sur des numéros fixes virtuels.
Plus préoccupant encore, aucune donnée structurée n’est publiée sur le nombre total de clients abonnés personnes morales, qui constituent pourtant les acteurs clés de l’économie numérique, laquelle se compose :
- d’une part, des professionnels du secteur incluant notamment les opérateurs de services de communication électronique (Internet, téléphonie fixe virtuel, agrégateurs SVA, géolocalisation), les opérateurs d’infrastructures numériques (datacenter, TowerCo, etc.), les opérateurs de services numériques (Comtech, Fintech, eBanking, eCommerce, eGov, eSanté, eSchool, etc.), les agrégateurs de contenus, les opérateurs de centre d’appel et les prestataires de services TIC ;
- d’autre part, des clients fournisseurs de services numériques et éventuellement fournisseurs SVA (entreprises, administrations, ONG).
La liste détaillée des professionnels du secteur des communications électroniques et du numérique est fournie sur le site web du reptic.cm.
4. Une confusion persistante entre identifiants d’abonnés et de services à valeur ajoutée
L’une des principales difficultés observées dans l’écosystème actuel provient également de l’assimilation des numéros fixes virtuels à des numéros de services à valeur ajoutée.
Pourtant, les standards internationaux des télécommunications, notamment ceux de l’UIT et de la GSMA, distinguent clairement les deux catégories dans les réseaux de communications électroniques :
- les numéros de téléphone (fixes et mobiles) sont des identifiants de clients abonnés, personnes morales et physiques, utilisant les réseaux de téléphonie pour converser et éventuellement pour fournir des services numériques ou à valeur ajoutée ;
- les numéros SVA ou noms-émetteur SMS sont des identifiants de services à valeur ajoutée.
De plus, conformément aux articles 37 et 48 de la loi sur la cybersécurité, toute personne morale fournissant un service numérique ou à valeur ajoutée doit pouvoir être identifiée à travers un numéro de téléphone par les consommateurs mobiles.
Or, conformément au décret de 2022 sur les ressources en numérotation et dans le contexte de la transformation numérique, il en résulte que ces fournisseurs de services numériques ou à valeur ajoutée doivent désormais être identifiés par un numéro fixe virtuel pour utiliser les services A2P de téléphonie à valeur ajoutée fournis par les opérateurs mobiles.
Ainsi, les numéros fixes virtuels ne devraient donc pas être assimilés à des numéros SVA, mais reconnus comme des identifiants de communication et de transaction électronique des personnes morales dans leurs interactions bidirectionnelles (2-way) avec les personnes physiques identifiées by les numéros mobiles.
5. Le cas de GTS-Infotel Cameroon : un exemple révélateur
L’expérience de GTS-Infotel illustre parfaitement cette problématique.
C’est à la faveur de la loi de 1998 sur les télécommunications, dont l’un des objectifs visés était « de favoriser la participation des opérateurs économiques privés nationaux, surtout dans le domaine de la libéralisation des services à valeur ajoutée », que GTS-Infotel est créée en 2002 et devient le premier opérateur local titulaire d’une licence de services de télécommunications à valeur ajoutée, avec l’ambition d’exercer les activités d’agrégateur SVA.
Cependant, en l’absence d’un cadre régulatoire adapté, l’entreprise n’a jamais pu accéder au marché des services A2P de téléphonie à valeur ajoutée, étant assimilée à un simple fournisseur SVA.
Pourtant, dans le document « Plan stratégique Cameroun numérique 2020 », on peut relever la recommandation suivante : « Mettre en place une offre de services d’interconnexion IP multicanale (Voix, SMS, USSD) par les opérateurs concessionnaires pour les opérateurs alternatifs d’accès SVA ». De plus, un des objectifs prévus dans ce Plan était de déployer « 50 plateformes de standard téléphonique virtuel (IPBX) dans les administrations à fin 2020 ».
En 2020, grâce à sa convention d’interconnexion avec CAMTEL, l’opérateur historique de téléphonie fixe, GTS-Infotel devient également opérateur licencié pionnier des services A2P de téléphonie professionnelle sur numéros fixes virtuels multicanaux.
Le décret de 2022 sur les ressources en numérotation est venu confirmer juridiquement cette évolution en introduisant officiellement les numéros fixes virtuels comme identifiants téléphoniques des abonnés personnes morales via leurs plateformes d’application dans toutes leurs interactions avec les abonnés personnes physiques.
Mais dans les faits, aucun cadre opérationnel d’interconnexion A2P Voix/SMS/USSD avec les opérateurs mobiles n’existe encore pour permettre à CAMTEL et aux opérateurs locaux licenciés de développer ces services dans des conditions économiques viables. Ce blocage persiste depuis plusieurs années, malgré les nombreuses démarches engagées par GTS-Infotel et les interventions successives des pouvoirs publics, notamment du MINPOSTEL, du Secrétariat Général des Services du Premier Ministre et du Secrétariat Général de la Présidence de la République. Cette situation illustre les difficultés rencontrées par les opérateurs locaux lorsqu’ils cherchent à accéder à de nouveaux segments du marché des communications électroniques pourtant prévus par les textes en vigueur.
6. Un enjeu de cybersécurité, de confiance numérique et de protection des consommateurs et de l’IA
Historiquement, bien avant l’arrivée du mobile, les organisations étaient identifiées par des numéros fixes filaires publiés dans les annuaires professionnels. Avec l’évolution des technologies, ces numéros fixes ont progressivement été virtualisés dans les pays occidentaux sur des plateformes de standard téléphonique virtuel, de centres de contact ou de communications unifiées, tout en conservant leur rôle d’identifiant officiel des organisations et en protégeant les données personnelles des employés.
À l’inverse, dans la plupart des pays africains, le développement rapide de la téléphonie mobile, combiné au déclin de la téléphonie fixe filaire, a conduit à une situation dans laquelle :
- a) les communications professionnelles reposent massivement sur des numéros mobiles personnels des employés, dispersées entre leurs téléphones et les plateformes WhatsApp, Facebook, Mobile Money ;
- b) les consommateurs ne disposent pas de moyens fiables pour vérifier l’identité d’une organisation avec laquelle ils interagissent via les réseaux de communications électroniques, ce qui favorise les risques d’usurpation d’identité ;
- c) les paiements mobiles peuvent être réalisés vers des comptes associés à des numéros mobiles, ce qui accroît les risques de fraude et d’arnaque ;
- d) les organisations utilisent fréquemment des numéros mobiles personnels comme numéros de téléphonie officiels lors de la création de leurs comptes dans diverses institutions publiques ou financières telles que le Registre du Commerce (RCCM), l’administration fiscale, les banques, les compagnies d’assurance ou les agrégateurs de paiement mobile.
Aussi, à l’ère de la transformation numérique, de la généralisation des services de paiement mobile, du développement de l’e-commerce et de l’essor de l’IA, couplé à la montée de la cybercriminalité, l’utilisation des numéros fixes virtuels pourrait ainsi contribuer à renforcer l’identification des personnes morales ayant une présence physique locale ou non, notamment pour les cas d’usage suivants :
- a) Publication d’un numéro unique de contact sur l’ensemble des supports de communication publique (papier à en-tête, site web, communiqués, réseaux sociaux, etc.) ;
- b) Centralisation des données de communication professionnelle en vue de l’amélioration de la productivité et de la qualité du service client sur diverses plateformes d’application (standard téléphonique virtuel, centres de contact, CRM, applications métier, IA) ;
- c) Code marchand unique : Possibilité pour les consommateurs mobiles, quel que soit leur opérateur d’argent mobile, d’effectuer des paiements via SMS ou USSD vers les comptes de paiement des organisations identifiées par leur numéro fixe virtuel ;
- d) Attribut KYC des organisations : le numéro fixe virtuel associé à un référentiel national géré par l’opérateur historique de téléphonie fixe pourrait servir d’attribut d’identification numérique des personnes morales dans les systèmes d’information des administrations publiques (impôts, CNPS, RCCM, etc.) et des institutions financières (banques, microfinances, fintechs), afin de faciliter les procédures KYC de vérification d’identité ;
- e) Socle de confiance numérique et de cybersécurité des communications : les numéros fixes virtuels peuvent contribuer à renforcer l’authenticité des échanges avec les abonnés, à réduire les risques d’usurpation d’identité et à améliorer la traçabilité des communications électroniques.
À l’instar du RCCM ou du NIU dans l’économie administrative, le numéro fixe virtuel pourrait devenir l’identifiant numérique universel dans l’économie numérique, permettant de reconnaître de manière fiable toute personne morale ayant une présence physique locale ou non dans ses interactions multicanales avec les consommateurs mobiles et les autres parties prenantes (administrations, banques et entreprises).
7. Un cadre réglementaire en évolution au Cameroun
Il convient également de relever que le décret actuel relatif à l’identification des abonnés dans les réseaux de communications électroniques demeure principalement centré sur les abonnés mobiles personnes physiques.
Or, dans le contexte de la transformation numérique, les enjeux d’identification et d’authentification concernent désormais également les personnes morales fournissant divers types de services numériques accessibles aux consommateurs mobiles.
Il convient donc de saluer l’initiative prise par les pouvoirs publics de réviser actuellement ce décret afin de mieux prendre en compte l’identification des personnes morales dans l’écosystème numérique national.
8. Une opportunité stratégique pour le Cameroun
Le Cameroun fut le premier pays d’Afrique à introduire le réseau GSM en 1992.
En s’inspirant du modèle nigérian dans la mise en place d’un cadre régulatoire facilitant l’entrée des nouveaux opérateurs locaux dans divers segments de marchés pertinents identifiés en concertation avec les organisations professionnelles spécialisées, le Cameroun a aujourd’hui l’opportunité de devenir le premier pays d’Afrique :
- à introduire les opérateurs locaux de services A2P de téléphonie professionnelle ;
- et de faire des numéros fixes virtuels l’identifiant numérique universel des personnes morales, avec présence physique locale ou non, dans l’économie numérique nationale.
Ainsi, le Nigeria ainsi que d’autres pays africains pourraient à leur tour s’inspirer du modèle camerounais dans la structuration d’un écosystème numérique national plus interopérable, plus sécurisé et plus inclusif, permettant notamment :
- a) l’entrée d’opérateurs locaux de services de communication électronique (Internet, téléphonie fixe virtuelle, agrégateurs SVA, MVNO, etc.) ;
- b) l’émergence de nouveaux opérateurs ComTech et FinTech ;
- c) l’accélération de la transformation numérique des administrations et des entreprises ;
- d) le renforcement de la souveraineté numérique.
Par Dr.-Ing. Pierre-François KAMANOU, Président du REPTIC.CM & Fondateur/CEO de GTS Africa & GTS-Infotel Cameroon









