UNESCO et UIT appellent à donner aux pays et aux communautés une voix réelle dans l’avenir de l’intelligence artificielle
[DIGITAL Business Africa] – Qui décidera de la manière dont l’intelligence artificielle façonnera les sociétés ? Pour l’UNESCO et l’Union internationale des télécommunications (UIT), la question dépasse désormais les performances technologiques des modèles d’IA. Elle touche directement à la confiance publique, aux droits humains, à l’équité entre les pays et à la capacité des populations à participer aux décisions qui détermineront leur avenir.
Dans une déclaration intitulée « Who Gets to Shape AI’s Future ? » (« Qui a le pouvoir de façonner l’avenir de l’IA ? »), Khaled El-Elany et Dareen Bogdas-Martin estiment que le débat sur les IA de pointe est devenu « un test de confiance publique ». Selon eux, l’enjeu n’est plus seulement de savoir jusqu’où ces technologies pourront aller, mais comment elles seront développées et gouvernées, et surtout qui pourra contribuer à définir leurs usages.
L’UNESCO et l’UIT constatent que l’intelligence artificielle transforme déjà de nombreux aspects de la vie quotidienne : la manière dont les enfants et les adultes apprennent, la façon dont les populations communiquent, recherchent et produisent de l’information, la création artistique ou encore l’accès aux services publics.
Mais les bénéfices de cette transformation ne seront pas automatiquement répartis de manière équitable. Les deux organisations alertent notamment sur les inégalités d’accès à la connectivité, aux compétences, aux données, aux capacités de calcul et aux mécanismes de protection. Ces écarts pourraient, selon elles, accentuer les fractures existantes entre sociétés et entre pays.
La déclaration formule alors une distinction particulièrement forte :

« Certains vont concevoir les systèmes qui façonnent la vie de tous ; d’autres devront simplement vivre avec ces décisions. »
Cette question est particulièrement stratégique pour les pays qui ne disposent pas encore des mêmes infrastructures numériques, capacités de recherche, données, talents et moyens de calcul que les principales puissances technologiques.
Les deux organisations précisent toutefois que ces inquiétudes ne constituent pas un argument contre l’innovation en IA. Au contraire, elles reconnaissent le potentiel de l’intelligence artificielle pour élargir l’accès aux connaissances, renforcer les services publics, soutenir la recherche scientifique, favoriser de nouvelles formes de créativité, créer des opportunités économiques et contribuer au développement durable.
Mais cette innovation doit être accompagnée de mécanismes permettant de protéger les droits, éclairer les choix des citoyens et donner aux institutions publiques les moyens d’évaluer, d’acquérir et de gouverner les systèmes d’IA dont les populations dépendront de plus en plus.
Pour l’UNESCO et l’UIT, construire des IA dignes de confiance suppose d’aller au-delà des seules performances techniques. Les technologies de pointe doivent respecter les droits humains et la dignité, prendre en compte la diversité des besoins et rester responsables devant l’intérêt général. Les valeurs, les droits et l’éthique doivent ensuite être traduits dans les politiques publiques, les capacités institutionnelles, la conception technique et la formation des compétences.
Les standards techniques internationaux occupent également une place importante dans cette démarche. Ils doivent permettre de transformer des principes tels que la sécurité, la transparence et la responsabilité en exigences concrètes pouvant être mises en œuvre, testées et utilisées au-delà des frontières.
Pour les pays africains, cette réflexion renvoie directement à la question de la souveraineté numérique et de la capacité à participer à la construction des technologies plutôt qu’à en être uniquement des utilisateurs.
L’accès à la connectivité ne suffit plus. Il faut également développer les compétences, les infrastructures, les capacités institutionnelles, la culture numérique, les données et les moyens permettant aux administrations, aux chercheurs, aux entreprises et aux citoyens de comprendre et d’influencer les choix technologiques.
La déclaration souligne ainsi l’importance de faire en sorte que les populations disposent des connaissances et de l’esprit critique nécessaires pour utiliser intelligemment les nouvelles technologies plutôt que d’être simplement utilisées par elles.
C’est précisément dans ce domaine que les deux organisations voient une place concrète pour la coopération internationale. L’UNESCO et l’UIT indiquent vouloir combiner une approche fondée sur les droits humains, un ancrage normatif et éthique, ainsi qu’une capacité à faciliter le dialogue entre secteurs et régions.
Leur coopération porte notamment sur l’accès, la connectivité et les infrastructures, mais aussi sur la formation, la culture numérique et le développement des compétences.
Les deux organisations mettent également en avant la nécessité de renforcer la coordination au sein du système des Nations unies autour de l’IA, en s’appuyant sur les expertises complémentaires des différentes organisations.
La Recommandation de l’UNESCO sur l’éthique de l’intelligence artificielle constitue, selon la déclaration, une référence normative mondiale, tandis que AI for Good offre une plateforme mondiale multipartite.
Un autre volet concerne directement les compétences humaines. UNESCO et UIT citent notamment les enseignants, journalistes, scientifiques, créateurs et professionnels dont les métiers et les pratiques quotidiennes sont déjà transformés par l’intelligence artificielle.
La formation et le développement professionnel deviennent donc des composantes essentielles de la gouvernance de l’IA. L’enjeu n’est plus uniquement de produire des modèles toujours plus puissants. Il consiste aussi à permettre aux sociétés de comprendre ces technologies, d’en évaluer les conséquences et de participer aux décisions qui encadrent leur utilisation.
Au fond, la déclaration de l’UNESCO et de l’UIT déplace le débat : l’avenir de l’IA ne dépend pas seulement de ce que les machines seront capables de faire, mais de ceux qui auront le pouvoir de définir leurs règles, leurs usages et leurs limites.
La confiance dans l’intelligence artificielle dépendra donc aussi de la capacité des pays, des institutions et des communautés à prendre part à cette transformation.
Pour l’Afrique, la question est particulièrement importante : sera-t-elle principalement un marché pour les technologies développées ailleurs, ou participera-t-elle pleinement à la définition des normes, des usages et des modèles d’IA qui transformeront ses administrations, ses économies et ses sociétés ?
La réponse passera notamment par les infrastructures, les compétences, les données, la recherche, la coopération internationale et la capacité des institutions publiques à gouverner ces technologies.
Par Loic SOUOP
Source : UNESCO / UIT déclaration de Khaled El-Elany et Dareen Bogdas-Martin.












