[Smart Click Africa] – L’espace numérique camerounais traverse une zone de turbulences. Ce qui devait être un levier d’émancipation, d’innovation et de participation citoyenne s’apparente de plus en plus, pour une frange d’usagers, à un espace de règlement de comptes, de stigmatisation et de violence symbolique.
L’actualité récente, marquée par l’interpellation de la cyberactiviste Aïcha Kamoise à la suite d’une plainte déposée par l’homme d’affaires Steven Nbienou Kouadjo, PDG de NBIKO TV, illustre à quel point les tensions numériques peuvent rapidement basculer dans le domaine judiciaire. La comédienne est accusée d’avoir tenu des propos injurieux et provocateurs sur les réseaux sociaux à l’encontre de Nbiko TV, de son PDG et de son épouse.
Entre prises de position passionnées, campagnes de soutien et lynchage numérique, une réalité s’impose : le débat public en ligne au Cameroun perd ses repères.
Face à cette dérive et sans préjuger de l’issue judiciaire de cette affaire, il devient impératif de replacer la responsabilité au cœur de l’usage des outils numériques.
Car derrière chaque clic, il y a une vie.
La banalisation des violences numériques : un risque systémique
Le cyberespace camerounais n’est plus seulement un lieu d’échanges ; il est devenu, dans certains cas, un tribunal parallèle où l’injure, la diffamation, l’atteinte à l’honneur et le cyberharcèlement sont érigés en modes d’expression.
Cette banalisation n’est pas anodine. Elle traduit une crise plus profonde : celle de la régulation sociale du discours à l’ère numérique. L’illusion d’anonymat, la recherche de visibilité à tout prix et la viralité des contenus créent un environnement propice aux dérives.
Or, ces dérives sont juridiquement encadrées :
- L’injure dégrade le débat sans produire de valeur ;
- La diffamation détruit la réputation sur la base d’allégations non prouvées ;
- L’atteinte à l’honneur fragilise la dignité individuelle et collective ;
- Le cyberharcèlement installe une violence répétée aux conséquences psychologiques parfois irréversibles.
- Le discours de haine fracture la société en ciblant des personnes ou des groupes en raison de leur appartenance raciale, religieuse, tribale ou ethnique.
Au-delà des individus directement visés, c’est le tissu social lui-même qui est affecté. Perte d’estime de soi, familles exposées, carrières brisées, réputation numérique durablement altérée : les dégâts dépassent largement le cadre de l’écran et peuvent aller de la dépression au suicide.
Le numérique n’est pas un espace hors-la-loi
Contrairement à une idée encore répandue, Internet n’est pas une zone de non-droit. Le Cameroun dispose d’un arsenal juridique clair pour encadrer les usages numériques et sanctionner les abus.
Un principe fondamental doit être rappelé : à l’ère du numérique, chaque internaute est à la fois éditeur, diffuseur et responsable. Cette responsabilité ne s’arrête pas à la publication. Elle s’étend à la diffusion.
Partager une information non vérifiée, relayer une accusation sans preuve, amplifier une rumeur, porter atteinte à l’honneur d’autrui, tenir des propos injurieux ou tenir des discours de haine sur le web — c’est potentiellement s’exposer à des poursuites judiciaires.
Beaucoup pensent être à l’abri derrière un écran ou derrière un faux compte. Pourtant, des astuces existent pour retrouver l’identité et la localisation des comptes anonymes ou des faux comptes. Car il existe des collaborations et des échanges entre ces réseaux sociaux, les fournisseurs d’adresses e-mail, les opérateurs de téléphonie et les gouvernements. De plus, les adresses IP peuvent être retracées.
Encore une fois, la loi ne se limite pas à interdire la publication de fausses informations et d’injures : elle impose également la responsabilité de leur diffusion. Si vous ne disposez ni de preuves ni de sources crédibles, le simple fait de liker ou de cliquer sur « Partager » peut vous exposer à des poursuites judiciaires.
- Loi n°2010/012 du 21 décembre 2010 sur la cybercriminalité et la cybersécurité
- Article 78 alinéa 1 (fausses nouvelles) :
« Est puni d’un emprisonnement de six (06) mois à deux (02) ans et d’une amende de 5 000 000 à 10 000 000 de FCFA, ou de l’une de ces deux peines seulement, celui qui publie ou propage, par voie de communications électroniques ou d’un système d’information, une nouvelle sans pouvoir en rapporter la preuve de véracité ou justifier qu’il avait de bonnes raisons de croire à la vérité de ladite nouvelle. » - Article 78 alinéa 2 :
« Les peines prévues à l’alinéa 1 ci-dessus sont doublées lorsque l’infraction est commise dans le but de porter atteinte à la paix publique. » - Article 77 alinéa 1 (outrage race ou religion) :
« Est puni d’un emprisonnement de deux (02) à cinq (05) ans et d’une amende de 2.000.000 (deux millions) à 5.000.000 (cinq millions) F CFA,ou de l’une de ces deux peines seulement, celui qui, par la voie de communications électroniques ou d’un système d’information, commet un outrage à l’encontre d’une race ou d’une religion.
- Article 77 alinéa 2 (outrage race ou religion) :
(2) Les peines prévues-à l’alinéa 1 ci-dessus sont doublées lorsque l’infraction est commise dans le but de susciter la haine ou le mépris entre les citoyens. »
- Code pénal camerounais (Loi n°2016/007 du 12 juillet 2016)
Le Code pénal sanctionne clairement les atteintes à l’honneur et à la dignité :
- Article 305 – Diffamation :
« Est puni d’un emprisonnement de six (06) jours à six (06) mois et d’une amende de 5 000 à 2 000 000 de francs, ou de l’une de ces deux peines seulement, celui qui porte atteinte à l’honneur ou à la considération d’une personne en lui imputant des faits dont il ne peut rapporter la preuve. » - Article 307 – Injure :
« Est puni d’un emprisonnement de cinq (05) jours à trois (03) mois et d’une amende de 5 000 à 100 000 francs, ou de l’une de ces deux peines seulement, celui qui adresse à une personne une expression outrageante, un terme de mépris ou une invective ne renfermant l’imputation d’aucun fait. »
- Discours de haine – Code pénal (Loi n°2019/020 du 24 décembre 2019)
- Article 241 nouveau, alinéa 1 – Outrage à la tribu ou à l’ethnie :
« Est puni d’un emprisonnement de un (01) à deux (02) ans et d’une amende de trois cent mille (300 000) à trois millions (3 000 000) de francs, celui qui, par quelque moyen que ce soit, tient des discours de haine ou procède aux incitations à la violence contre des personnes en raison de leur appartenance tribale ou ethnique. »
- Article 241 nouveau, alinéa 3 :
« Lorsque l’auteur du discours de haine est un fonctionnaire au sens de l’article 131 du présent Code, un responsable de formation politique, de média, d’une organisation non gouvernementale ou d’une institution religieuse, les peines prévues à l’alinéa 1 ci-dessus sont doublées et les circonstances atténuantes ne sont pas admises. »
Imposer le Réflexe Smart : une exigence citoyenne
Dans ce contexte, il ne suffit plus d’appeler à la prudence. Il faut instaurer une culture.
C’est le sens du « Réflexe Smart » promu par Smart Click Africa : un mécanisme simple, mais structurant, qui doit précéder chaque publication, chaque commentaire, chaque partage.
Quatre questions doivent guider tout acte numérique et se poser avant tout post:
- Est-ce vrai ?
- Est-ce utile ?
- Est-ce bienveillant ?
- Est-ce assumable devant la loi ?
Ce réflexe n’est pas une contrainte. C’est une condition de maturité numérique.
Il ne s’agit pas de restreindre la liberté d’expression, mais de la responsabiliser. Car une société démocratique forte ne se construit pas sur le bruit, l’injure, la diffamation ou le discours de haine, mais sur la qualité du débat.
Pour un espace numérique crédible, responsable et constructif
Le Cameroun ambitionne de renforcer son économie numérique, d’accélérer la digitalisation de ses services publics (objet du prochain Salon E-Gov’A du 14 au 16 octobre 2026 à Yaoundé e-gov.africa) et de positionner son écosystème technologique sur l’échiquier africain. Cette ambition ne saurait prospérer dans un environnement numérique marqué par la défiance, la violence et l’irresponsabilité.
Il est temps de réhabiliter l’éthique de la parole numérique.
Il est temps de transformer le clic en un acte conscient.
Il est temps d’imposer le Réflexe Smart.
Smart Click Africa: Je clique pour construire, pas pour détruire.
Par Beaugas-Orain DJOYUM
Président de l’association Smart Click Africa
Directeur de publication, Digital Business Africa









