[DIGITAL Business Africa] – Trois ans jour pour jour après avoir qualifié le numérique et l’intelligence artificielle d’« outils prodigieux », le président camerounais Paul Biya revient sur la place des technologies dans l’avenir de l’humanité.
Dans son message à la 81e session de l’Assemblée générale des Nations Unies, lu le 26 septembre 2026 à New York par le ministre des Relations extérieures, Lejeune Mbella Mbella, le chef de l’État camerounais, appelle cette fois à veiller à ce que les progrès technologiques récents profitent à tous. Un déplacement d’accent significatif : de la puissance de l’outil à la question de son accès, de sa gouvernance et du partage de ses bénéfices.
Le Cameroun est intervenu samedi 26 septembre 2026 au débat général de la 81e session de l’Assemblée générale des Nations Unies par la voix de son ministre des Relations extérieures, Lejeune Mbella Mbella, qui délivrait un message au nom du président Paul Biya. La page officielle du débat général de l’ONU confirme la participation du chef de la diplomatie camerounaise à cette session.
Cette 81e session se déroule sur le thème « Restoring trust, managing transformation: A United Nations that delivers for all », c’est-à-dire « Rétablir la confiance, gérer la transformation : une Organisation des Nations Unies qui donne des résultats pour tous ».
Parmi les priorités fixées par le président de l’Assemblée générale, Khalilur Rahman, figure explicitement un axe consacré à « l’innovation avec inclusion », qui comprend la gouvernance numérique et l’intelligence artificielle.
Le progrès technologique érigé en troisième exigence du moment
Dans le message présidentiel adressé à l’ONU, trois exigences sont présentées comme indissociables : restaurer la confiance entre les États, réconcilier les peuples et les nations avec les institutions multilatérales et, enfin, faire en sorte que les avancées technologiques récentes profitent à l’ensemble de l’humanité.
Selon la transcription automatique anglaise de l’intervention transmise à Digital Business Africa, le troisième impératif est formulé ainsi :
« Œuvrer pour que les récents progrès technologiques bénéficient à toute l’humanité. »
Cette formulation constitue sans doute le passage le plus directement lié au numérique dans le discours camerounais de cette année.
Elle introduit une dimension qui va au-delà de l’innovation en soi. La question posée devient celle de la répartition des bénéfices de la technologie : qui profite réellement des avancées technologiques ? Dans quelles conditions ? Et comment éviter qu’elles ne creusent les écarts entre les pays, les économies ou les populations ?
Le message présidentiel camerounais s’inscrit ainsi dans l’un des axes officiellement retenus pour la 81e session de l’Assemblée générale : « Innovation with inclusion: Digital governance, artificial intelligence and safeguarding the next generation », autrement dit innovation inclusive, gouvernance numérique, intelligence artificielle et protection de la prochaine génération.
L’intelligence artificielle citée comme une réponse possible aux grands défis de l’humanité
Le message de Paul Biya va plus loin en citant nommément l’intelligence artificielle parmi les manifestations majeures du progrès scientifique et technologique contemporain :
« Nous vivons à une époque où les progrès de la science et de la technologie ont favorisé l’émergence de connaissances et d’innovations utiles, telles que l’intelligence artificielle, pour relever les multiples défis auxquels l’humanité est confrontée. »
L’IA n’est donc pas évoquée comme un sujet technologique isolé. Elle est replacée dans une problématique beaucoup plus large : celle de la capacité des sciences et des technologies à contribuer à résoudre des défis mondiaux.
Cette approche intervient alors que les Nations Unies ont précisément fait de la gouvernance internationale de l’IA un chantier multilatéral à part entière. Le Pacte numérique mondial (Global Digital Compact) se présente comme un cadre mondial de coopération numérique et de gouvernance de l’intelligence artificielle, et fixe notamment pour objectif une gouvernance de l’IA « au service de l’humanité ».
Un autre passage du message de Paul BIYA mérite également l’attention. En évoquant les conséquences du changement climatique, notamment les inondations, les sécheresses et les incendies, le discours souligne que certaines populations sont empêchées de bénéficier des progrès technologiques.
Cette observation introduit indirectement une autre dimension essentielle de la transformation numérique : l’accès.
Disposer d’innovations technologiques à l’échelle mondiale ne signifie pas nécessairement que toutes les populations disposent des infrastructures, des compétences, de l’énergie, de la connectivité ou des capacités institutionnelles nécessaires pour en tirer parti. Cette lecture rejoint l’accent mis par la présidence de la 81e Assemblée générale sur une innovation qui soit précisément inclusive.
En 2023, Paul Biya parlait déjà d’« outils prodigieux »
Cette prise de position de 2026 n’est pas la première intervention de Paul Biya sur l’intelligence artificielle à la tribune des Nations Unies.
Exactement trois ans auparavant, le 26 septembre 2023, lors de la 78e session de l’Assemblée générale, une autre déclaration du président camerounais avait également été lue par le même ministre des Relations extérieures, Lejeune Mbella Mbella. La Présidence de la République du Cameroun.
« En cette ère du numérique et de l’intelligence artificielle, nous avons entre nos mains des outils prodigieux. S’ils sont utilisés à bon escient, ils peuvent nous permettre d’atteindre les résultats escomptés en vue d’assurer la survie de l’humanité et de lui garantir un avenir meilleur. »
Quelques paragraphes plus tôt, le même discours appelait déjà à une conception selon laquelle « la Science est mise au service de l’humanité entière », notamment dans les domaines de la paix, de la sécurité, de la santé et du développement économique, social et culturel. Il associait également l’Agenda 2063 africain et la ZLECAf à des progrès attendus dans la recherche, la science, la technologie, les communications et les télécommunications.
La comparaison des deux interventions permet de distinguer une continuité, mais aussi une évolution du vocabulaire.
En 2023, l’accent portait principalement sur la puissance des nouveaux outils : le numérique et l’intelligence artificielle étaient présentés comme des technologies capables, si elles étaient utilisées de manière appropriée, de contribuer à la construction d’un avenir meilleur.
En 2026, le message, tel qu’il ressort de la transcription disponible, déplace davantage l’attention vers le bénéfice collectif du progrès technologique : les avancées existent, l’IA poursuit son développement, mais elles doivent profiter à l’humanité dans son ensemble.
Autrement dit, le questionnement évolue de « que pouvons-nous faire avec ces technologies ? » à « comment faire pour que leurs bénéfices soient accessibles à tous ? ».
De l’« outil prodigieux » à la gouvernance mondiale de l’IA
Entre septembre 2023 et septembre 2026, l’environnement international autour de l’intelligence artificielle a considérablement évolué.
L’ONU a depuis lors mis en place de nouveaux mécanismes de gouvernance de l’IA. Par la résolution A/RES/79/325, l’Assemblée générale a établi deux dispositifs : le Panel scientifique international indépendant sur l’intelligence artificielle et le Dialogue mondial sur la gouvernance de l’intelligence artificielle. Voir ici
Le premier Global Dialogue on AI Governance s’est tenu les 6 et 7 juillet 2026 à Genève. Présenté par les Nations Unies comme une plateforme permettant aux gouvernements et aux différentes parties prenantes de discuter de la gouvernance mondiale de l’IA, il a réuni les États, le secteur privé, la société civile, les universitaires et la communauté technique.
La synthèse officielle de ce premier dialogue confirme qu’il s’agissait de la séance inaugurale du mécanisme onusien.
Ce nouvel environnement international donne une résonance particulière à la formule employée par le Cameroun à l’UNGA 81, qui souligne la nécessité de faire bénéficier toute l’humanité des progrès technologiques.
Car le débat international ne porte désormais plus seulement sur la performance des modèles d’IA ou sur leur vitesse d’adoption. Il s’étend à des questions de gouvernance, de sécurité, d’inclusion, de capacités nationales, de développement et de réduction des fractures numériques.
Le Pacte numérique mondial inscrit explicitement parmi ses objectifs le renforcement de la gouvernance internationale des données et de l’intelligence artificielle au bénéfice de l’humanité.
Ce n’est donc pas un hasard si la présidence de l’Assemblée générale a retenu, cette année, comme priorité, l’association entre innovation, inclusion, gouvernance numérique et intelligence artificielle.
Pour l’Afrique, la question devient celle de la capacité à capter les bénéfices de l’IA
Pour Digital Business Africa, le passage le plus stratégique du message présidentiel camerounais réside dans cette notion de progrès technologique devant profiter à tous.
Appliquée au continent africain, cette ambition soulève immédiatement plusieurs questions : comment participer à la création de valeur issue de l’IA plutôt que de rester uniquement consommateur de technologies conçues ailleurs ? Comment disposer d’infrastructures numériques et énergétiques capables de soutenir les nouveaux usages ? Comment développer les compétences nécessaires ? Comment gouverner les données ? Et comment traduire le potentiel de l’IA en services concrets dans la santé, l’éducation, l’agriculture, la finance, l’administration publique ou encore la gestion des territoires ?
Ce sont là des implications analytiques du principe défendu dans le discours, et non des mesures détaillées annoncées par le Cameroun à New York.

Le véritable enjeu, pour les États africains, pourrait ainsi se résumer à passer de l’accès à la technologie à la capacité de la maîtriser, de l’adapter et d’en tirer de la valeur.
E-Gov’A 2026 : du débat sur l’IA à ses applications dans les services publics
Cette problématique sera au cœur d’E-Gov’A 2026 (E-Gov Africa Summit, Expo & Awards), le rendez-vous consacré à l’e-gouvernance et à la transformation digitale en Afrique, qui se tiendra à Yaoundé en octobre 2026. L’événement organisé par Digital Business Africa et Smart Click Africa, sous le haut patronage du ministère des Postes et Télécommunications, est placé sous le thème : « Intelligence artificielle et e-gouvernance : bâtir des services publics efficaces dans une Afrique cashless et paperless ».
E-Gov’A entend déplacer le débat de la seule fascination pour les technologies vers leurs usages dans l’action publique : comment intégrer efficacement l’IA dans les administrations ? Comment encadrer l’utilisation et la gouvernance des données ? Quelles infrastructures numériques, plateformes intelligentes et mécanismes d’interopérabilité faut-il mettre en place ? Comment renforcer les compétences numériques des agents publics ? Et surtout, comment faire de ces technologies des outils pour améliorer concrètement les services rendus aux citoyens ?
Le programme annoncé prévoit notamment des échanges sur la vision politique et le leadership nécessaires à une gouvernance numérique moderne, l’encadrement de l’IA et de la dématérialisation des services publics, la gouvernance des données, ainsi que sur les infrastructures numériques, le cloud et l’interopérabilité.
E-Gov’A associe également une exposition de solutions, des démonstrations de services numériques, des ateliers de formation et un hackathon autour de problématiques concrètes de service public.
Cette orientation fait écho, à l’échelle opérationnelle, à la question posée à New York : comment faire en sorte que les progrès technologiques produisent effectivement des bénéfices pour les populations ?
Pour les administrations africaines, la réponse ne se jouera pas uniquement dans les déclarations internationales. Elle dépendra aussi de leur capacité à expérimenter, à déployer et à mettre à l’échelle des solutions numériques adaptées à leurs réalités.
Et c’est précisément là que la comparaison entre 2023 et 2026 devient intéressante.
En 2023 :
« Nous avons entre nos mains des outils prodigieux. »
En 2026 :
« Œuvrer pour que les récents progrès technologiques bénéficient à toute l’humanité. »
Trois ans séparent ces deux formulations, mais elles dessinent la même trajectoire : la technologie n’est pas présentée comme une finalité. Sa valeur dépend de ce qu’elle apporte aux sociétés et aux populations.
La différence est que, en 2026, cette vision arrive à un moment où l’intelligence artificielle n’est plus seulement une technologie émergente faisant l’objet de projections. Elle est devenue un enjeu explicite de la gouvernance multilatérale, avec des discussions internationales de plus en plus structurées portant sur son encadrement, son accessibilité et le partage de ses bénéfices.
Pour l’Afrique, le défi sera donc moins de constater la progression de l’IA que de déterminer la place que le continent entend lui donner dans sa gouvernance, son développement et la répartition de ses bénéfices.
C’est aussi l’une des questions auxquelles les décideurs publics, entreprises technologiques, start-up et experts réunis à E-Gov’A seront appelés à apporter des réponses concrètes.
Par Beaugas Orain DJOYUM













