[DIGITAL Business Africa] – L’avenir de l’intelligence artificielle dans les pays en développement ne dépendra pas nécessairement de leur capacité à concevoir les modèles les plus puissants au monde. Il pourrait surtout se jouer de leur capacité à déployer des solutions technologiques simples, abordables et répondant aux besoins quotidiens des populations. C’est l’une des principales orientations défendues par Ajay Banga, président du Groupe de la Banque mondiale, le 16 octobre 2026, à Bangkok, en Thaïlande, lors de la séance plénière des Assemblées annuelles 2026.
Dans son discours consacré à l’avenir du développement et à la création d’emplois, Ajay Banga a particulièrement insisté sur le potentiel des technologies numériques pour améliorer la productivité, faciliter l’accès aux services essentiels et permettre aux petites entreprises de participer davantage à l’économie.
Au cœur de cette vision figure une distinction entre la « grande IA » (Big AI), qui requiert des ressources technologiques et financières considérables, et la « petite IA » (Small AI), orientée vers des applications pratiques et directement exploitables.
« Big AI » contre « Small AI » : une stratégie adaptée aux économies africaines
Pour le président de la Banque mondiale, le développement des modèles d’intelligence artificielle les plus avancés nécessite des capacités de calcul considérables, de l’énergie, des données, des compétences spécialisées et des capitaux importants.
Autant de ressources qui restent difficiles à mobiliser dans de nombreux pays en développement.
« La grande IA exige des capacités de calcul, de l’énergie, des données, des compétences spécialisées et des capitaux qui rendent les modèles de pointe hors de portée immédiate de nombreux pays en développement », a-t-il expliqué, selon une traduction de son discours original en anglais.
Mais cette difficulté ne signifie pas que ces pays doivent rester à l’écart de la révolution de l’intelligence artificielle.
Ajay Banga invite, au contraire, à privilégier des usages pratiques susceptibles de produire rapidement des effets sur les activités économiques et les services sociaux.
Selon lui, une IA accessible peut aider un agriculteur à améliorer ses rendements, un enseignant à personnaliser son enseignement, un professionnel de santé à prendre des décisions mieux informées ou encore un entrepreneur à conquérir de nouveaux clients.
Cette orientation présente un intérêt particulier pour les économies africaines, où l’adoption d’outils d’IA adaptés aux réalités locales pourrait contribuer à améliorer la productivité des petites entreprises, les performances agricoles et l’accès aux services essentiels.
L’enjeu n’est donc pas seulement de développer des technologies sophistiquées, mais surtout de créer les conditions pour que les populations et les entreprises puissent les utiliser efficacement.
Électricité, connectivité et compétences : les préalables à la démocratisation de l’IA
Pour rendre ces technologies accessibles, la Banque mondiale entend soutenir les investissements dans plusieurs infrastructures essentielles.
Il s’agit notamment de l’électricité, de la connectivité numérique, de l’accès aux équipements et de la mise en place de dispositifs de protection adaptés.
« Nous aidons donc les pays à développer l’électricité, la connectivité, l’accès aux équipements et les mécanismes de protection nécessaires pour mettre ces outils au service des populations », a indiqué Ajay Banga, dans une traduction française de ses propos.
Cette approche rappelle que la démocratisation de l’intelligence artificielle ne peut être dissociée des défis structurels qui freinent encore la transformation numérique du continent africain.
Sans énergie fiable, sans Internet accessible et sans compétences numériques suffisantes, les promesses de l’IA risquent de rester concentrées dans les grandes villes et au sein d’une minorité d’entreprises.
Le président de la Banque mondiale insiste également sur la nécessité de rapprocher les systèmes éducatifs et les dispositifs de formation des besoins réels des secteurs économiques.
Les compétences numériques deviennent ainsi un levier central de la stratégie de développement défendue par l’institution.
Les PME au cœur d’une nouvelle stratégie fondée sur les données numériques
Autre annonce importante du discours : la Banque mondiale a lancé, au cours de la semaine du 12 octobre 2026, une nouvelle stratégie destinée aux micro, petites et moyennes entreprises (MPME).
L’objectif est de rendre ces entreprises plus visibles, mieux connectées, davantage intégrées aux marchés et plus facilement finançables.
Pour y parvenir, le Groupe de la Banque mondiale entend notamment encourager l’utilisation des données et documents numériques des entreprises.
Ces informations pourraient faciliter leur accès aux financements, améliorer leurs relations avec de grands acheteurs et leur permettre de participer à des chaînes de valeur plus importantes.
La stratégie vise également à simplifier les règles administratives qui freinent leur croissance.
Pour les entreprises africaines, dont une grande partie évolue dans des environnements où l’accès au crédit est difficile, cette orientation pourrait ouvrir de nouvelles perspectives.
La constitution d’historiques numériques fiables, la numérisation des transactions et la formalisation progressive des activités peuvent notamment contribuer à améliorer la visibilité économique des PME auprès des établissements financiers.
Ces possibilités dépendront néanmoins de la qualité des infrastructures, des cadres réglementaires et des dispositifs de protection des données mis en place dans chaque pays.
Mission 300 : 59 millions d’Africains supplémentaires ont déjà accès à l’électricité
L’accès à l’énergie constitue un autre pilier de la stratégie de la Banque mondiale pour accompagner la transformation économique et numérique de l’Afrique.
Ajay Banga a présenté les premiers résultats de Mission 300, une initiative portée conjointement par le Groupe de la Banque mondiale et la Banque africaine de développement (BAD), avec l’ambition de fournir l’accès à l’électricité à 300 millions de personnes en Afrique d’ici 2030.
Selon les chiffres présentés dans son discours, 59 millions de personnes ont déjà bénéficié d’un accès renouvelé à l’électricité dans le cadre de cette initiative.
La progression s’est accélérée au cours des derniers exercices, passant de 12 millions de bénéficiaires en 2024 à 18 millions en 2025, puis à 29 millions au dernier exercice mentionné dans le discours préparé.
Au-delà de l’accès, le président de la Banque mondiale insiste sur la nécessité de disposer d’une électricité fiable et abordable, capable d’alimenter les ménages, les exploitations agricoles, les entreprises et les industries.
Une condition indispensable au développement des centres de données, des réseaux de télécommunications et des infrastructures nécessaires au déploiement de solutions d’intelligence artificielle.
Les capitaux privés mobilisés ont plus que doublé en Afrique
La transformation numérique et économique des pays en développement nécessite également des financements considérables.
Sur ce point, Ajay Banga a présenté les résultats des réformes engagées par le Groupe de la Banque mondiale pour attirer davantage d’investissements privés.
Capital privé mobilisé en 2022
35 Md$
Capital privé mobilisé en 2026
112 Md$
Mobilisation mondiale de capitaux privés par le Groupe de la Banque mondiale
En milliards de dollars, exercices 2022 et 2026.
Les montants concernent l’ensemble des pays, et non uniquement l’Afrique.
Les capitaux privés mobilisés à l’échelle mondiale sont ainsi passés d’environ 35 milliards de dollars pour l’exercice 2022 à 112 milliards de dollars lors du dernier exercice.
En Afrique, cette mobilisation a plus que doublé, selon le président de l’institution, sans qu’un montant régional précis ne soit communiqué lors de son intervention.
Cette évolution traduit la volonté de la Banque mondiale de combiner les financements publics, les investissements privés, la philanthropie et les technologies pour soutenir les priorités de développement propres à chaque pays.
Un défi mondial de 800 millions d’emplois à combler
Pour Ajay Banga, la finalité de cette transformation reste la création massive d’emplois.
Au cours des dix à quinze prochaines années, environ 1,2 milliard de jeunes devraient entrer sur le marché du travail à l’échelle mondiale, alors que celui-ci ne devrait offrir qu’environ 400 millions d’emplois, selon les projections citées par le président de la Banque mondiale.
Soit un déficit potentiel de quelque 800 millions d’emplois.
« Un emploi n’est pas une statistique. Un emploi, c’est la dignité », a-t-il déclaré, selon une traduction de ses propos.
Dans cette perspective, l’intelligence artificielle, la connectivité, les infrastructures énergétiques et la numérisation des petites entreprises sont considérées comme des leviers susceptibles de soutenir la productivité et la création d’activité économique.
Pour les pays africains, cette orientation soulève toutefois une question essentielle : comment transformer les investissements technologiques en emplois durables, notamment pour les jeunes ?
Quel est le positionnement de l’Afrique dans la révolution de l’intelligence artificielle ?
Au-delà des annonces financières, le discours d’Ajay Banga met en lumière un choix stratégique pour les gouvernements africains.
Faut-il concentrer les ressources sur le développement de modèles d’IA de pointe, particulièrement coûteux, ou privilégier le déploiement d’applications accessibles répondant aux besoins de l’agriculture, de la santé, de l’éducation, de l’administration et des petites entreprises ?
La vision défendue par la Banque mondiale accorde une place importante à cette seconde approche, sans pour autant exclure les investissements dans des capacités technologiques plus avancées.
Pour les administrations publiques africaines, les applications pratiques de l’IA pourraient notamment contribuer à automatiser certaines tâches, à faciliter le traitement des demandes des citoyens ou à améliorer l’exploitation des données publiques, à condition de garantir la sécurité des systèmes et la protection des données personnelles.
Pour les entreprises, l’enjeu sera de disposer d’outils adaptés à leurs marchés, à leurs capacités financières et aux compétences de leurs collaborateurs.
Reste que le passage des ambitions aux résultats nécessitera des politiques publiques cohérentes, des infrastructures fiables, des investissements soutenus et une participation active des acteurs locaux de l’innovation.
Le message central du président de la Banque mondiale est donc clair : la transformation technologique ne doit pas être une fin en soi. Elle doit contribuer à résoudre des problèmes concrets, à accroître la productivité et à créer des opportunités économiques.
Pour l’Afrique, l’enjeu ne sera pas seulement de participer à la révolution mondiale de l’intelligence artificielle, mais aussi de veiller à ce que cette révolution réponde effectivement aux besoins de son développement.
Par Digital Business Africa








