[DIGITAL Business Africa] – Les biens liés à l’intelligence artificielle (IA) se sont imposés comme le principal moteur de la croissance du commerce mondial en 2025, confirmant que l’économie numérique repose désormais sur des flux massifs de marchandises physiques à forte valeur ajoutée. C’est l’un des principaux enseignements de la version mise à jour du 7 octobre 2025 des Perspectives du commerce mondial et statistiques publiées par l’Organisation mondiale du commerce (OMC).
Selon les économistes de l’OMC, le commerce des biens liés à l’IA – qui couvre environ une centaine de lignes de produits, allant des semi-conducteurs et processeurs aux ordinateurs finis, serveurs et équipements de télécommunications – a progressé de plus de 20 % en glissement annuel au premier semestre 2025. En valeur, ces échanges ont atteint 1 920 milliards de dollars, contre 1 610 milliards de dollars sur la même période en 2024.
À titre de comparaison, le commerce des biens non liés à l’IA n’a progressé que de moins de 4 % sur la même période. Bien que les produits liés à l’IA représentent moins d’un sixième du commerce mondial de marchandises, ils ont contribué à près de la moitié de la croissance globale des échanges, concentrant à eux seuls 43 % de la croissance du commerce mondial au premier semestre 2025.
Ce graphique montre que la croissance du commerce mondial en 2025 est largement tirée par les biens liés à l’IA. Alors que les échanges non liés à l’IA progressent faiblement, les flux de semi-conducteurs, de serveurs et d’équipements télécoms expliquent l’essentiel de l’augmentation de la valeur du commerce mondial, confirmant le rôle structurant de l’IA dans l’économie internationale.
Une restructuration profonde du commerce mondial autour de l’IA
Pour l’OMC, ces chiffres traduisent une restructuration profonde des économies mondiales autour de l’intelligence artificielle. La dynamique observée couvre l’ensemble de la chaîne de valeur numérique : depuis le silicium brut et les gaz de spécialité, jusqu’aux machines servant à la fabrication et au test des semi-conducteurs, en passant par les serveurs et ordinateurs qui alimentent les plateformes de cloud computing et les applications d’IA à l’échelle mondiale.
Les États-Unis ont joué un rôle moteur dans l’évolution du commerce de marchandises au premier semestre 2025. Les importations ont fortement augmenté au premier trimestre, les entreprises ayant anticipé leurs achats avant des hausses tarifaires attendues. Toutefois, cet effet conjoncturel s’est estompé au deuxième trimestre, à mesure que les stocks constitués plus tôt dans l’année étaient écoulés.
Les biens liés à l’IA, en revanche, ont suivi une trajectoire plus stable. Contrairement à la volatilité observée pour d’autres produits, comme les métaux précieux ou les produits pharmaceutiques, les importations américaines de semi-conducteurs, de serveurs et d’ordinateurs finis ont continué de croître à un rythme régulier. Cette stabilité suggère que la demande en infrastructures d’IA repose avant tout sur des investissements structurels de long terme, et non uniquement sur des arbitrages de court terme liés aux politiques commerciales.
Une dynamique de plus en plus portée par les économies émergentes
Au deuxième trimestre 2025, la dynamique du commerce lié à l’IA s’est progressivement déplacée au-delà des États-Unis. Les autres économies ont représenté près de 40 % de la croissance mondiale du commerce des biens liés à l’IA, avec une montée en puissance marquée des fournisseurs asiatiques et des marchés émergents.
L’Asie a concentré près des deux tiers de la croissance mondiale du commerce des biens liés à l’IA au premier semestre 2025. L’Asie de l’Est – notamment la République de Corée, le Japon et le Taipei chinois – est restée le moteur de l’offre en semi-conducteurs et équipements de télécommunications avancés. Parallèlement, des économies d’Asie du Sud-Est comme le Viet Nam et la Thaïlande ont renforcé leur rôle, portées par la diversification des chaînes d’approvisionnement et l’augmentation des investissements.
D’autres régions commencent également à s’imposer dans cette dynamique. Le Moyen-Orient a accru ses importations de serveurs et de matériels de télécommunications, en lien avec des programmes publics de transformation numérique en Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis. En Amérique du Sud, le Brésil et le Chili ont intensifié leurs achats d’équipements informatiques et de cloud computing. En Afrique, la croissance reste inégale mais réelle : l’Afrique du Sud, le Nigeria et l’Égypte ont augmenté leurs importations d’infrastructures de télécommunications, signalant des investissements dans la connectivité comme préalable à une adoption numérique plus large.
Les mises en garde de l’OMC pour 2026
Dans leur analyse, les économistes de l’OMC soulignent toutefois que la croissance du commerce mondial devrait ralentir en 2026, sous l’effet combiné d’une économie mondiale en décélération et de la mise en place de nouveaux droits de douane. La robustesse observée en 2025 pourrait donc ne pas se prolonger au même rythme.
La Directrice générale de l’OMC, Ngozi Okonjo-Iweala, a salué la résilience du commerce mondial en 2025, tout en appelant à la vigilance. Selon elle :
« La réponse mesurée des pays aux modifications tarifaires en général, le potentiel de croissance de l’IA et l’accroissement des échanges dans le reste du monde – en particulier parmi les économies émergentes – ont contribué à atténuer les revers du commerce en 2025. »
Elle a également mis en avant la progression du commerce entre pays du Sud. D’après l’OMC, le commerce Sud-Sud a augmenté de 8 % en valeur au premier semestre 2025, contre 6 % pour l’ensemble du commerce mondial. Le commerce Sud-Sud impliquant des partenaires autres que la Chine progresse encore plus rapidement, avec une hausse proche de 9 %.
Le rôle clé du multilatéralisme commercial
Pour Ngozi Okonjo-Iweala, cette résilience n’est pas le fruit du hasard. Elle repose en grande partie sur la stabilité offerte par le système commercial multilatéral fondé sur des règles.
« La résilience du commerce en 2025 résulte, dans une proportion non négligeable, de la stabilité fournie par le système commercial multilatéral fondé sur des règles. Toutefois, la complaisance n’est pas à l’ordre du jour. Les perturbations actuelles du système commercial mondial appellent les nations à agir pour réinventer le commerce et établir ensemble un fondement plus solide qui assure une plus grande prospérité aux populations du monde entier », a-t-elle ajouté.
Un enjeu central pour les pays en développement
Ces évolutions confirment que le commerce mondial de demain sera de plus en plus structuré autour de l’intelligence artificielle et des infrastructures numériques. Pour les pays en développement, et en particulier pour l’Afrique, l’enjeu dépasse la simple consommation de technologies : il s’agit de s’insérer dans les chaînes de valeur de l’IA, de capter une part de la valeur ajoutée industrielle, mais aussi d’anticiper les implications fiscales, douanières et réglementaires de cette transformation.
Pour les décideurs africains, ces données invitent également à repenser d’urgence les politiques industrielles, douanières et fiscales afin que l’Afrique ne reste pas un simple marché d’importation des infrastructures d’IA, mais devienne un acteur de leur production, de leur assemblage et de leur régulation.
Cette lecture est pleinement partagée par la Direction générale de l’Organisation mondiale du commerce. Commentant les conclusions de l’étude, la Directrice générale de l’OMC, Ngozi Okonjo-Iweala, a souligné que les nouvelles données commerciales confirment un basculement structurel du commerce mondial, porté par l’intelligence artificielle et l’économie numérique.
« Dans l’intérêt de la croissance, du développement et des perspectives d’emploi à l’échelle de l’ensemble des Membres de l’OMC, nous devons préserver ce qui fonctionne bien. Mais nous devons également réformer ce qui ne fonctionne pas, et repositionner notre Organisation afin de mieux aider les Membres à tirer parti des nouvelles opportunités commerciales prometteuses – en particulier dans l’économie numérique.
Les nouvelles données commerciales constituent l’un des signes les plus récents que l’intelligence artificielle n’est plus une question émergente à l’horizon : elle est désormais une réalité, avec des implications très importantes pour le commerce, comme le souligne notre Rapport sur le commerce mondial récemment publié, intitulé “Faire fonctionner ensemble le commerce et l’intelligence artificielle au bénéfice de tous”. »
À travers cette déclaration, la Directrice générale de l’OMC appelle clairement les pays membres à dépasser une approche attentiste ou défensive face à la transformation numérique du commerce mondial.
Pour elle, l’intelligence artificielle n’est plus un sujet prospectif ou théorique, mais bien une réalité économique déjà structurante, qui impose à la fois de consolider les mécanismes du système commercial multilatéral qui fonctionnent et d’engager des réformes pour mieux accompagner les nouvelles opportunités offertes par le commerce numérique.
À l’heure où l’OMC débat de l’avenir du moratoire sur les transmissions électroniques et du cadre multilatéral du commerce numérique, les chiffres de 2025 rappellent une réalité essentielle : l’économie numérique est de plus en plus matérielle, industrielle et stratégique. Ignorer cette dimension reviendrait à passer à côté de l’un des tournants industriels, technologiques et stratégiques majeurs du commerce mondial contemporain.
Par Beaugas-Orain DJOYUM
Téléchargez l’étude complète de l’OMC










