Pr Jacques FAME NDONGO: “L’adaptabilité et la mise à niveau de ses compétences pour un journaliste de l’ère du numérique est obligatoire”

[DIGITAL Business Africa] – Cameroon Tribune, le quotidien national bilingue du Cameroun, a eu 50 ans ce 01er juillet 2024. La Sopecam (Société de presse et d’édition du Cameroun), éditrice de ce journal, a organisé ce 04 juillet 2024 au Hilton de Yaoundé un colloque pour célébrer cet âge d’or.

Durant deux jours, ce sera l’occasion pour de nombreux gestionnaires des journaux et quotidiens d’Afrique de cogiter sur les défis de la presse écrite en Afrique et au Cameroun en particulier. L’Union du Gabon, le Soleil du Sénégal, The Standard de Nairobi (Kenya), Fraternité Matin d’Abidjan ou encore The Sun du Nigeria, tous invités par la Sopecam, vont participer au débat.

Comme Cameroon Tribune au Cameroun, en effet, l’on relève l’existence de journaux de presse publique écrite comme Fraternité Matin en Côte-d’Ivoire, créé par Houphouët Boigny le 9 décembre 1964 ou encore Le Soleil, héritier de Paris-Dakar, créé par Charles de Breteuil en 1933 au Sénégal qui devient Dakar Matin après l’indépendance, puis Le Soleil le 20 mai 1970, aux trajectoires relativement similaires.

En s’intéressant à cette presse écrite publique, ce colloque cherche à ressortir les lignes de clivage et les plages de continuité qui s’accusent dans les trajectoires de ces différents organes de presse publics. Il vise également à comprendre comment ils ont pu informer et digérer le pluralisme médiatique consécutif du pluralisme politique ; comment ont-ils survécu aux nécessaires mutations subséquentes ? Ont-ils modifié leur ligne éditoriale ou l’ont-ils conservée ? Le profil de leur management a-t-il changé ou est-il resté le même ? Leur modèle financier de gestion a-t-il changé ou est-il resté le même ?

Et pour répondre à ces différentes questions, qui de mieux que le Pr Jacques FAME NDONGO, ministre d’État, ministre de l’Enseignement supérieur.

Premier coordonnateur de la rédaction de Cameroon Tribune en 1974 alors qu’il n’avait que 23 ans et huit mois, c’est le Pr Jacques Fame Ndongo qui a été sollicité pour délivrer la leçon inaugurale de ce colloque. Sur le thème : « Presse publique, pluralisme politique et révolution numérique »

De manière générale, le Pr Jacques Fame Ndongo va inviter les médias de la presse écrite à emprunter le train du numérique ou à mourir.

Il faut donc s’adapter au numérique pour générer plus de revenus. Les explications du Pr Jacques Fame Ndongo : « A l’ère numérique, les citoyens sont de plus en plus sur internet et dans les réseaux sociaux. L’économie de l’internet est basée sur la monétisation de la data (données/informations) que les entreprises possèdent ou génèrent par leur activité et du trafic web qu’elles sont susceptibles de générer sur leurs différentes plateformes digitales. Le big data que possède l’entreprise de presse publique est destiné à être transformée en de contenus éditoriaux qui sont conçus comme des aimants qui attirent et fidélisent les consommateurs potentiels que sont les internautes, de manière à générer un abondant trafic monétisable sur ses différentes plateformes digitales.  La survie de la presse publique est tributaire de ce changement de culture paradigmatique qu’impose l’ère numérique à la presse »

S’adapter au numérique impose également l’adaptabilité et la mise à niveau des compétences des journalistes. C’est d’ailleurs obligatoire, d’après le Pr Jacques Fame NDONGO. Ceci afin de cibler un plus grand nombre de lecteurs et afin de proposer des contenus de qualité.

« C’est le meilleur moyen de faire face à des propositions de contenus venant de personnes extérieures aux codes du journalisme. Cela est également le meilleur moyen de lutter contre un nouveau risque de notre époque : les fakes news. Plus que jamais les journalistes ont la responsabilité d’écrire, de le faire correctement, et que le résultat soit juste, car plus que par le passé, dans un contexte où le citoyen fait de moins en moins confiance aux institutions, c’est la confiance qu’a le lecteur aux journalistes qui fait la puissance de la marque de presse », propose le Pr Jacques Fame NDONGO.

 

Par Digital Business Africa

Digital Business Africa vous présente l’intégralité de la leçon inaugurale du Pr Jacques FAME NDONGOPr Jacques FAME NDONGO: "L’adaptabilité et la mise à niveau de ses compétences pour un journaliste de l’ère du numérique est obligatoire"

  • 0. Liminaire

Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, en vos rangs, titres et grades respectifs, vous permettrez qu’à l’entame de la Leçon inaugurale, je convoque une citation de Fernand Terrou, ancien professeur à l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et ex-Directeur de l’Institut Français de Presse (Université Paris II), non seulement au regard de l’immense stature scientifique du sus-nommé, mais aussi en raison de l’épithète « politiques » et du substantif « presse » inhérents aux fonctions qu’il occupa : « Si je lâche la bride à la presse, je ne resterai pas  trois mois au pouvoir », déclara Napoléon Bonaparte, au lendemain du 18 Brumaire (N.B. coup d’Etat du 9 novembre 1799, par lequel Bonaparte renversa le régime du Directoire). Sous le règne de Napoléon, la presse ne fut qu’un service de propagande gouvernementale et les journalistes, des agents du pouvoir, exposés à l’arbitraire le plus complet, tandis qu’aux Etats Unis où, comme l’a écrit Brissot, la Révolution ne se serait pas faite sans les gazettes, naissait une presse qui finira par l’emporter sur toutes les autres, au moins par son ampleur, et en Angleterre, à l’abri de la liberté de publication et à la faveur des progrès techniques et économiques, la presse prenait son essor » (La presse P.U.F. Paris. p. 25).

« Presse publique, pluralisme politique et révolution numérique ». Telle est la thématique, fort complexe et délicate, de la leçon inaugurale que le Directeur Général de la SOPECAM, Mme Marie Claire Nnana, m’a demandé de délivrer, à la faveur du colloque organisé à l’occasion de la célébration du cinquantième anniversaire du quotidien « Cameroon Tribune ».

De prime abord, il me fait plaisir de remercier Mme le Directeur Général de cette entreprise de presse et d’édition pour l’auguste responsabilité scientifique et professionnelle dont elle a bien voulu me créditer, en cette circonstance historique où l’un des plus prestigieux quotidiens d’Afrique, voire du monde, célèbre son âge d’or.

Au demeurant, afin de m’acquitter convenablement, autant que faire se peut, de cette mission ô combien délicate, m’adressant à un auditoire averti et perspicace s’il en fut, je voudrais articuler ma communication autour de trois axes structurants : l’intérêt du sujet, la définition des concepts opératoires, la plus-value induite par la révolution numérique.

  • L’intérêt du sujet

Le thème du colloque scientifique qu’organise la Société de presse et d’éditions du Cameroun est d’une acuité, d’une pertinence et d’un intérêt on ne peut plus évidents. La citation relative à Bonaparte prouve, à suffisance, que depuis plusieurs siècles, la presse est au cœur de la problématique liée à la politique et qu’elle formate les invariants socio-culturels de la civilisation humaine, depuis le 18è siècle au moins, jusqu’à ce jour.  En effet, la civilisation de l’information qui se consolide sous nos yeux a pour noumène la presse au sens large, ce terme fût-il d’essence informatique, politique, journalistique, économique, culturelle ou sociétale. La presse, stricto sensu, dans ses trois composantes essentielles (écrite, audio-visuelle, cybernétique) ne laisse personne indifférent ou à l’écart de son champ de compétence.

Nul, aujourd’hui, ne peut se passer de la presse publique ou privée, à l’aune des acceptions que je viens d’énumérer.  La presse formate notre existence, nos comportements, nos schèmes mentaux, nos choix, nos visions, nos rêves voire nos fantasmes surtout dans son volet ludique le divertissement). Et, qui plus est, elle est en télescopage permanent avec l’homo politicus qui l’encourage, l’utilise, l’accepte, la craint, la manipule, l’oriente, la modifie, la formate, la courtise, en fonction de ses a-priori philosophiques, psychiques, cognitifs, lyriques ou idéologiques (tout est idéologique, même l’art culinaire). D’où l’intérêt évident du thème que nous auscultons aujourd’hui. Et ce, d’autant plus que l’épithète « politique » est accolée à « pluralisme », sans oublier cette arlésienne qu’est   la révolution numérique, véritable hydre à sept têtes que chaque humain se doit de dompter, de maitriser ou de séduire pour éviter d’être phagocyté par ce « dinosaure » (au sens neutre voire mélioratif du terme.

  • Définition des concepts opératoires

Cette étape méthodologique s’impose de manière apodictique, afin d’éviter un dialogue de sourds puisque le mot colloque signifie « parler ensemble » (cum – loquare). Et je sais que, pendant que je parle, hic et nunc, vous aussi vous parlez en esprit en disant (mentalement), a-t-il raison ? Est-il en train de pérorer dans le néant ? Est-il pédant, accessible, hors sujet, véridique ou déphasé ? Je souhaite qu’intérieurement, chacun se dise : c’est vrai, il a raison, je n’y avais pas pensé ». Mais, c’est une gageure. Alors, définissons les concepts.

2-1- Presse :    chacun sait que ce mot vient de la grande invention de Jean Gutenberg et de ses deux associés, Jean Fust et Pierre Schoeffer.  L’utilisation simultanée de deux éléments (les caractères mobiles métalliques faits d’un alliage de plomb, d’antimoine et d’étain d’une part, et de la presse à imprimer d’autre part, imaginé sur le modèle des pressoirs à vis employés par les vignerons rhénans) se situe vers 1450 après J.C.. Elle constitue l’événement fondamental qui marque la naissance de l’imprimerie et, donc, de la presse au sens technique, logique et professionnel.

Après cette date, le substantif « presse » a acquis une notoriété exponentielle en commençant par l’édition des livres, puis des journaux, avec des procédés toujours plus modernes : typographie, héliogravure, offset etc.

Aujourd’hui, le vocable « presse » est devenu polysémique. Il désigne aussi bien la presse écrite, la presse parlée, la presse télévisée que la presse cybernétique. D’aucuns lui préfèrent un terme plus snob, issu du latin : medium, media. Le neutre pluriel a fini par devenir un nominatif singulier qui s’accorde au pluriel en gardant un « s », ce qui constitue un barbarisme grammatical.

2-2- « Publique »                             

Et quid de l’adjectif qualificatif « publique » ? Presse publique s’oppose à presse privée dans notre imaginaire collectif manichéen, voire dans les références juridiques, économiques, normatives. Mais, la différence entre les deux syntagmes nominaux n’est pas aussi claire qu’il n’y parait. En effet, toute presse est publique, puisqu’elle s’adresse à un public (lecteurs, auditeurs, téléspectateurs, cybernautes …). Sans public, la presse n’existe plus. Elle n’existe que parce qu’il y a un public, c’est-à-dire le consommateur du message émis par l’organe de presse. Toute presse est donc publique par destination, voire par essence. Du reste, le schéma élémentaire de la communication, bien connu de tous, implique, a minima, un émetteur, un code commun, un message, un récepteur. Le récepteur (ou les récepteurs, de plus en plus nombreux aujourd’hui, avec la presse cybernétique), c’est l’autre appellation du public, qui accepte le produit (la marchandise), le rejette ou reste indifférent.

Or, donc, comme dirait Léopold Sedar Senghor, malgré le monosémisme (unité de sens) de l’épithète « publique », il existe une différence essentielle, d’ordre économique. Certes, la presse publique ou privée s’adresse, l’une et l’autre, à un ou à des publics. Mais, les deux entités sont économiquement différentes : la presse publique est une presse à capitaux publics (l’Etat, totalement ou majoritairement). Quant à la presse privée, elle est une presse à capitaux privés (un ou plusieurs actionnaires qui peuvent être soit des personnes physiques, soit des personnes morales). Mais, il existe une presse hybride, au plan économique, c’est la presse qui participe de l’« économie mixte ». Ce fut le cas, de l’ainée de la SOPECAM, à savoir la Société Camerounaise de Publications, Société anonyme, créée le 15 mars 1974 à 16h au siège de la SNI.

Son capital social était de 30 millions de F CFA. Il était divisé en 3000 actions de 10 000F CFA chacune. Huit personnes y avait souscrit (7 500 000F furent versés séance tenante). Par l’intermédiaire de la SNI (Société Nationale d’Investissement), l’Etat prit une participation majoritaire avec 69,93 % d’actions (20 950 000F). Un tiers environ fut souscrit par deux principaux partenaires étrangers : la Société France Edition et Publications (SFEP) et la Société Camerounaise de presse et d’éditions. Cinq personnes physiques, dont trois représentants de la SNI et deux représentants de la SFEP (Société France Editions et Publications et (Société Camerounaise de Presse et d’Editions) prirent aussi des parts.

La SNI et deux représentants de la SFEP (Société France Editions et Publications) et de la SCPE (Société Camerounaise de Presse et d’Editions) avaient acquis, à titre symbolique une action chacune.

Mais, cette expérience ne fut pas couronnée de succès au plan financier. La création de la Société Camerounaise de Publications et d’éditions (SOPECAM), éditrice de Cameroon Tribune, le 18 juillet 1977, par l’ancien Président de la République, M. Ahmadou Ahidjo, consacra le monopole étatique du capital de cet établissement public à caractère industriel et commercial dont les ressources « proviennent du capital social, de la vente de ses produits et services, de ses biens propres, des subventions de l’Etat, des emprunts, des dons et legs » (article 32, titre 3 du décret sus-visé).

Au plan sémantique, je voudrais insister sur la périphrase « subventions de l’Etat », en ce qui concerne la SOPECAM. Il s’agit, d’une Société financée principalement par l’Etat, bien qu’il y ait des revenus endogènes (biens propres, vente des biens produits et services) et exogènes (dons, legs).

Il me semble également nécessaire de préciser que le concept « service public » est ambivalent. Il peut vouloir dire que le service est public (dans cette hypothèse, une école dite privée – confessionnelle ou laïque – est aussi publique car, a priori, elle a une mission socio-culturelle d’éducation et de formation de tout citoyen, sans distinction (en principe) d’appartenance religieuse, philosophique, ethnique, géographique ou sociétale.

La périphrase « service public » peut aussi signifier que le service proposé n’a aucune restriction absolue s’agissant du consommateur du produit qui est le bien immatériel appelé « savoir » ou, parfois, « savoir-faire ». L’épithète « public » induit, dans ce cas de figure, une plus grande ouverture à tous les courants de pensée, par-delà le paradigme « pécuniaire ». Mutatis mutandis, la presse de service public a plus de contraintes sociétales que la presse de service « privé » (bien que cette derrière catégorie relève d’un barbarisme sémantique).

Nous retenons donc que le véritable distinguo scientifique entre la presse publique et la presse privée réside dans la nature du capital financier, foncier, logistique etc. qui relèvent, en principe, de l’Etat et non du gouvernement comme d’aucuns ont tendance à le subodorer. L’Etat est différent du gouvernement, même si le gouvernement est au service de l’Etat (le gouvernement est constitué de ministres et le mot ministre vient du latin « minister » = serviteur, et le lexème ministère vient de « ministerium » = service). Le gouvernement sert l’Etat. L’inverse n’est pas nécessairement vrai à travers le monde.

La presse publique est donc au service de l’Etat (c’est-à-dire de tous les publics, car les capitaux viennent principalement de l’Etat qui est constitué de tous les citoyens, sans exclusive).

Un journal partisan (appartenant à un Parti, à une Eglise, à une Association etc) ethnique, scientifique, corporative… s’adresse à un public, certes, mais ce public est par essence, restreint ou, parfois, élitiste voire hermétique.

Les missions assignées à ce qu’il est convenu d’appeler « presse publique » sont donc plus larges, plus contraignantes, plus complexes, plus délicates, plus difficiles à assumer, surtout dans un contexte de pluralisme politique où les publics sont, fondamentalement, éclatés par chapelle politique, voire idéologique, dans une arène où des gladiateurs des temps modernes s’affrontent, parfois de manière féroce, à qui mieux mieux, bien que « pluralisme politique » ne signifie guère combat physique, moral ou trivial ; Il s’agit d’une bataille d’idées (programmes, vision, stratégie pour une bonne gestion de la Cité).

2-3- Pluralisme politique

Cet archilexème est bien connu de tous. Il comprend deux lexèmes :

2-3-1 Pluralisme où l’on retrouve le mot « pluriel » (à la fois adjectif qualificatif et nom commun, masculin singulier, venant de « pluralis »)

2-3-2 Politique (du grec « politikos » = qui concerne la Cité, voire l’Etat, précise Le Larousse).Pr Jacques FAME NDONGO: "L’adaptabilité et la mise à niveau de ses compétences pour un journaliste de l’ère du numérique est obligatoire"

Le pluralisme politique concerne donc la forme la plus libérale de la démocratie (demos = peuple ; kratos = pouvoir, en grec). C’est le régime politique dans lequel le peuple exerce sa souveraineté lui-même. Il peut déléguer ce pouvoir à des citoyens élus au suffrage universel direct ou indirect ou exceptionnellement, l’exercer directement, lorsque la collectivité concernée est très réduite (cas des sociétés acéphales, ce qui est une vue de l’esprit, chaque communauté ayant toujours un chef = caput = tête. Or, le mot « acéphale » = a privatif et képhalê = tête en grec) signifie « sans tête ».

En dehors de quelques pays, la plupart des Etats, à travers le monde, ont adopté le régime du pluralisme politique (élections libres transparentes, conformément aux lois et règlements librement adoptés par chaque Etat). C’est la résultante d’un long et parfois pénible cheminement, depuis la Préhistoire, jusqu’à nos jours, en passant par des périodes d’autocratie (pouvoir personnel), de ploutocratie (« ploûtos » = richesse, kratos = puissance c’est le pouvoir des riches), d’oligarchie (« oligos » peu nombreux, et « arkhê » = commandement, en grec. C’est un pouvoir détenu par un petit nombre de citoyens).

En principe, dans un régime fonctionnant avec un régime de pluralisme politique, la presse est plus libre et les opinions émises ne sont pas censurées. La seule censure qui vaille est celle qui concerne la ligne éditoriale définie, en réalité, par celle ou celui qui détient la majorité ou la totalité des capitaux. Pour la presse dite, mutatis mutandis, publique, c’est l’Etat qui détient la majorité ou la totalité des capitaux. Et l’Etat, avec une majuscule, c’est dit le Larousse, selon le droit « 1- l’entité politique constituée d’un territoire délimité par des frontières, d’une population et d’un pouvoir institutionnalisé ». 2- « l’ensemble des pouvoirs publics ».

L’Etat est différent du gouvernement qui est (1/- Action de diriger politiquement un pays. 2/- Forme politique qui régit un Etat, 3/- Organe qui détient le pouvoir exécutif dans un Etat).

L’Etat appartient au même champ notionnel, et lexico-sémantique que la Nation, qui est un concept plus général et plus souple.

Consultons encore le Larousse, à propos de la Nation :

  • Grande communauté humaine, le plus souvent installée sur un même territoire, et qui possède une unité historique, linguistique, culturelle, économique plus ou moins forte ».
  • Communauté politique distincte des individus qui la composent et titulaire de la souveraineté.

Dans les temps anciens, Cameroon Tribune avait un para-texte (fiche signalétique) en première page, au-dessus du titre qui n’avait pas encore graphiquement muté, à la faveur de l’introduction de la quadrichromie induite par l’acquisition des rotatives ultra-modernes par la Sopecam, les unes plus futuristes que les autres.

La rotative actuelle est l’une des plus sophistiquées d’Afrique. Je n’ose pas dire plus. Qu’était donc ce para-texte des temps anciens ? « Grand quotidien national d’informations ». Aujourd’hui, il a été remplacé par … rien. Cela signifie, lorsqu’on décode le texte, qu’il y a un génotexte (texte crypté ou caché) qui est le suivant : « quotidien d’informations générales ». Mais, déduction très importante, ce journal est au service du public c’est-à-dire, de tous, pour tous et par tous (C.Q.F.D).

Mais, l’Etat n’est pas acéphale. Il a un chef d’Etat qui est le chef de l’exécutif, qui nomme le chef du gouvernement et les membres du gouvernement (ministres = serviteurs de l’Etat), qui nomme aux emplois civils et militaires (constitution) qui garantit l’indépendance de la magistrature et qui respecte la séparation des pouvoirs jadis codifiée par Charles de Secondat, baron de la Brède et de Montesquieu (1689-1755).

Ce journal d’informations générales obéit donc à des prescriptions inhérentes à cette catégorie de journaux : respect de la déontologie journalistique, respect des normes constitutives de l’information (vérité, objectivité, intérêt et actualité), respect des règles esthétiques et graphiques les plus attractives, respect des quatre missions classiques assignées par la profession à tout organe de presse d’intérêt général :

1/- Information : collecte, mise en forme et diffusion de toute nouvelle préalablement recoupée et vérifiée, conformément aux principes de base du journalisme (critique des sources et respect de la loi du mort kilométrique) et aux principes déontologiques connus de tous.

2/- Education : ne diffuser que des informations qui obéissent à une échelle des valeurs républicaines et qui permettent au lectorat d’être crédité d’une plus-value cognitive et éthique. Exemples : éviter des articles qui attisent la haine, la division, la désagrégation de l’Etat ou qui exhibent les mœurs dépravées, qui diffusent des « secrets d’Etat », des « secrets défense », qui portent atteinte à la vie privée, qui font le panégyrique de la rébellion, de la sécession, qui enveniment les rapports entre l’Etat et les Nations amies. Privilégier toute information qui magnifie le vivre-ensemble dans un monde fraternel et solidaire.

3/- Reliance sociale : (rapprochement des lecteurs, auditeurs, téléspectateurs, internautes grâce à des textes à connotation sociale et psychologique etc.)

4/- Divertissement (exemples : mots croisés, bandes dessinées, dessins animés pour la télévision, etc).

Après avoir ainsi défini les concepts opératoires nous pouvons examiner la relation entre la presse publique, dans un contexte de pluralisme politique et la révolution numérique.

  • La plus-value induite par la révolution numérique

3-1 Le choc des idées

Point n’est besoin de revenir sur les notions déjà explicitées, sinon pour souligner que dans un contexte de pluralisme politique, la presse a l’obligation de respecter les règles du jeu démocratique. Les opinions étant multiples et parfois contradictoires, elles doivent, toutes, s’exprimer à travers les divers supports publics, pour autant qu’elles (les opinions) respectent scrupuleusement les lois et règlements de la République (–« res publica = ce qui est public »).

Ces opinions contradictoires s’expriment, notamment, à travers les débats à armes égales, les tribunes libres, les interviews etc, sans injures, sans outrages, sans diffamation, sans atteinte à l’ordre public et au vivre-ensemble. C’est le sens de la belle et célèbre sentence de S.E. Paul BIYA : « Ne nous battons pas. DEBATTONS !»  Un débat républicain. Un débat sain. Un débat constructif car, nous le savons tous, du choc des idées, jaillit la Lumière.

Ce débat républicain attire le lectorat, les auditeurs, les téléspectateurs et les « followers », ce qui maximise le nombre d’annonceurs, crédibilise l’organe de presse, informe et éduque l’opinion publique qui n’a besoin ni du dénigrement systématique et abject, ni de la flagornerie ubuesque. Comme disait Molière : « la parfaite raison fuit toute extrémité et veut que l’on soit sage avec sobriété » (le Misanthrope).

3-2- Une triple révolution

Le numérique catalyse et accélère la convergence de tous les modes de communication sur les autoroutes de l’information et particulièrement sur l’Internet. Sur le marché des images et des contenus se greffe désormais celui des tuyaux et des services. Hier centré sur l’industrie des médias, le secteur de la presse est plus que jamais au confluent des passerelles et des synergies d’intégration entre entrepreneurs et secteurs jusque-là cloisonnés: (a) les éditeurs de presse, de livres, de jeux, de bandes dessinées et de musique ; (b) les producteurs de films et programmes audiovisuels ; (c) les fabricants de matériels numériques (téléphones, smartphones, logiciels, décodeurs, tablettes, ordinateurs, etc.) ; (d) les réseaux sociaux (facebook, instagram, X, youtube, tiktok, etc.) ; (e) les diffuseurs, câblo-opérateurs,  opérateurs de télécoms, de satellites et de bouquets TV & divertissement.

Sur ce vaste marché, les protagonistes recherchent des alliances pour définir les standards, amortir les coûts de développement, atteindre la taille critique et intégrer en amont les savoir-faire permettant d’offrir la gamme de produits la plus large. Tout change donc ; le cadre règlementaire de la presse reposait sur la différence entre les divers supports, l’ère numérique implique leur convergence.

L’espace de diffusion était un bien rare, la compression et la convergence numérique en font une ressource inépuisable. Désormais, dans ce vaste marché en intégration, le but de chaque acteur est d’être en mesure d’avoir une maitrise combinée des images, des données, du son et du contrôle des réseaux.

Le secteur de la presse vit ainsi non pas une évolution, mais une révolution sans précédent. Cette révolution évolue au rythme de trois facteurs combinés : (1) la révolution des nouvelles technologies, en particulier celle d’Internet, qui fait émerger un monde du temps réel (temps zéro) et de l’ubiquité (distance zéro) ; (2) la révolution des mœurs de plus en plus orientés vers les exigences d’une consommation nomade et instantanée où chacun a plus d’un écran à sa disposition et est en mesure d’accéder, à tout moment et en tout lieu, à l’information qui l’intéresse ;  (3) la révolution de l’intégration des contenus, des services et des réseaux d’information.

La presse publique (papier, audiovisuelle, cybernétique) publique et privée a essayé de s’adapter à cette métamorphose multidimensionnelle, en mettant dans un premier temps, sur le Net et les réseaux sociaux, une information de qualité variable, mais à accès libre. Au fil du temps, pour la viabilité économique et la fiabilité de la presse, il est important de mieux gérer cette migration vers le numérique en négociant une cohabitation délicate entre contenu payant et contenu gratuit.

  • L’ère du changement et de la convergence des modèles économiques de la presse publique et de la presse privée.

La presse contribue de manière essentielle à l’information des citoyens et à la diffusion des courants de pensées et d’opinions plurielles. Elle permet une mise en perspective des événements, une confrontation des analyses et aboutit ainsi à la construction d’une véritable conscience culturelle et politique.

C’est la raison pour laquelle l’État s’attache, de longue date, à soutenir le secteur. Ce soutien s’opère à travers la subvention de la presse publique et l’aide à la presse privée. Mais, classiquement la presse trouve son équilibre économique grâce à deux sources principales de revenus : la vente d’espaces publicitaires aux annonceurs et la vente d’exemplaires de journaux aux consommateurs.  Le marché de la presse est ainsi un marché à demande double.

En effet, la demande sur le marché des annonceurs dépend de la taille de la demande sur le marché des consommateurs de presse (lecteurs, auditeurs et téléspectateurs) et celle du consommateur de presse dépend de la taille de la demande sur le marché publicitaire.

En effet, plus l’audience d’un organe de presse est élevée, plus les annonceurs seront prêts à payer pour un espace publicitaire, car l’impact du message y sera plus important. Du côté du consommateur, plus l’organe de presse est financé par la publicité, plus il a les moyens de proposer au consommateur une offre attractive (dans le respect de l’éthique et de la déontologie de la presse).

La migration vers le numérique remet en cause ce modèle économique classique de la presse basé la vente d’espaces publicitaires aux annonceurs et la vente d’exemplaires de journaux aux consommateurs d’autant que de nouveaux acteurs apparaissent, tels les GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) et les sites internet généralistes ou plus spécialisés, qui viennent capter la valeur en amont.

Ce contexte impose donc un profond travail de métamorphose co-permicienne du secteur de la presse. Concernant l’information elle-même, la durée de vie moyenne d’un scoop correspond désormais au temps nécessaire pour qu’il soit partagé sur tous les réseaux sociaux, c’est-à-dire quelques secondes. De fait, le scoop n’existe plus et, pour le journaliste d’aujourd’hui, la question n’est donc plus de savoir s’il écrit pour le papier ou pour le digital.

Dorénavant, les journalistes produiront un contenu qui sera ensuite édité, sous diverses formes, par d’autres professionnels venus du digital, capables de créer la valeur pour le numérique. Pour être en mesure de créer de la valeur pour le numérique, il faut s’assurer que ce qui est mis en ligne gratuitement touche une audience qualifiée suffisante pour qu’on puisse obtenir, en retour, de la publicité de la part des annonceurs potentiels. Si, ensuite, on veut faire payer l’accès aux contenus en ligne, il faut offrir au lecteur une expérience captivante et extraordinairement différente de celle qu’il vit quand il obtient gratuitement un contenu banalisé.

Le premier défi de la transformation digitale de la presse est donc de repenser les rédactions pour qu’elles travaillent sur une approche, très différente, de l’information, désormais devenue instantanée et qui nécessite des arbitrages toute la journée entre ce qui fait du sens en étant gratuit et ce qui peut être monétisé.

La deuxième transformation induite par la révolution numérique est que la presse s’adresse, non plus à des lecteurs, auditeurs et téléspectateurs, mais à des consommateurs à fidéliser, à qui on doit apporter non seulement un contenu d’informations générales et locales, mais également un contenu, sous une forme ou sous une autre, qui lui dispense d’aller chercher ailleurs les informations et les services gratuits ou payants qui lui sont utiles.

Pour survivre économiquement, les entreprises de presse sont contraintes de s’aligner sur les meilleures pratiques du marketing digital et en se mettant en phase avec les habitudes d’usagers rodés aux achats en ligne. Ce que l’on vend désormais aux annonceurs, ce sont des cibles très spécifiques sur lesquelles l’on peut garantir, au plus offrant, un retour sur investissement mesurable, non plus sur une seule publication mais sur un ensemble de journaux et supports, afin de créer un maximum de valeur sur les plateformes digitales de l’entreprise, en monétisant le nombre de visiteurs uniques et, de manière beaucoup plus significative, le nombre de pages que chacun consulte et le temps qu’il y passe, en plus des abonnements classiques.  Ce nouveau paradigme offre à la presse publique, jusque-là tributaire en grande partie des subventions publiques, de nouvelles sources de revenus susceptibles de faire converger à terme les modèles économiques de la presse publique et de la presse privée.

 

  • L’ère du transmédia et de la vente des contenus digitaux.

Le transmédia dans la presse consiste pour un organe de presse (écrite, audiovisuelle, cybernétique), dans le but de créer un maximum de valeur, à décliner son contenu principal sur différents média, plateformes de diffusion et agrégateurs d’actualité. Le développement narratif prend ainsi une nouvelle envergure en jouant avec les avantages de chaque média.

Le public peut ainsi utiliser différentes entrées, dont en particulier les applications mobiles, pour intégrer l’histoire. C’est ainsi que même la presse écrite s’est saisie des podcasts (fichiers audios diffusés sur le web) et des vidéos destinés à être écoutés aussi bien chez soi qu’au bureau ou dans les transports, pour suivre les tendances et les évolutions de la société. Le transmédia apparaît dès lors comme une technique permettant un quadruple intérêt :

  • Augmenter le potentiel de son marché et l’enrichir ;
  • Créer des nouvelles opportunités publicitaires ;
  • Capter des consommateurs spécifiques à travers des contenus contextualisés et personnalisés ;
  • Enrichir l’expérience des consommateurs.

A l’ère du transmédia, pour le journaliste d’aujourd’hui, la question n’est donc plus de savoir s’il écrit pour le papier, la radio, la télé ou pour le digital. Un contenu produit par la rédaction d’un organe de presse écrite, audiovisuelle ou cybernétique est dorénavant édité et diffusé sous divers formats et formes numériques au public dont les modes de consommation de l’information migrent de plus en plus vers l’internet et les réseaux sociaux.

C’est ainsi par exemple que de nombreux groupes de presse écrite, en s’appuyant sur leur position forte et leur notoriété sur le papier sont devenus transmédia et disposent aujourd’hui de plusieurs supports (télévision, radio, tablettes, smartphones et papier) à travers lesquels ils déclinent leurs contenus papiers principaux à des cibles différentes (L’équipe, Le figaro, etc.).

Pour survivre, les groupes de presse sont désormais présents sur l’ensemble des supports. Ces nouveaux fondamentaux numériques conduisent à un emboitement du marché de la presse avec le marché des contenus numériques. Cette transformation induit un changement radical : la culture de la presse traditionnellement centrée sur l’audience et les abonnés est en mutation vers une culture centrée sur la vente de contenus à partir des plateformes digitales (applications mobiles, sites internet, réseaux sociaux), ce qui est un métier fondamentalement différent.

Sur mobile par exemple, les vidéos génèrent une partie importante de l’audience et, de ce fait, les annonceurs sont prêts à payer plus cher pour leur diffusion. Les groupes de presse sont ainsi emmenés à se doter de moyens vidéo. Les journalistes deviennent plurimédias pour être capables, y compris avec un smartphone, de réaliser des audios et vidéos et de travailler ensuite avec YouTube, TikTok, Facebook, Google, etc., dans le but de créer des flux plus attractifs sur leurs contenus principaux.

Dans ce nouveau marché, les groupe de presse sont en concurrence avec de nouveaux acteurs qui qui diffusent gratuitement une information substituable à celle des médias traditionnels. Les portails diffusent des dépêches d’agences de presse qui entrent en concurrence frontale avec les articles classiques relatant les faits, notamment dans les quotidiens.

Face aux articles d’investigation des médias traditionnels, certains sites, se sont fait une spécialité de révéler des scoops en étant peu regardants sur leur provenance.  Enfin, concernant les analyses et les éditoriaux, plusieurs sites personnels ou de blogs sont créés pour donner une tribune aux individus souhaitant donner leur avis et le partager avec les Internautes. Dans cet environnement, le pari pour les sites de presse est de promouvoir le modèle de diffusion d’une information de qualité irréprochable, clairement différenciée dans l’esprit des consommateurs.

Toutes les informations étant désormais accessibles en étant au même niveau, le signal de qualité envoyé au consommateur peut le fidéliser et l’inciter à délaisser d’autres publications de qualité moindre. La stratégie de l’offrir gratuitement, au moins partiellement, fournit au consommateur une sorte de signal d’information sur la qualité de ce bien. Face à la concurrence d’acteurs dont le modèle économique repose sur l’audience de masse (pour certains grâce aux fake news), les sites de presse traditionnels sont tenus à la différenciation pour exister auprès de leurs lecteurs et de leurs annonceurs. À cette fin, leur souci premier doit être celui de garantir une qualité irréprochable de leurs productions, ce qui requiert une responsabilisation accrue de leurs rédactions.

  • L’ère du marketing digital pour attirer de nouveaux clients et générer le trafic sur les produits éditoriaux

Le marché de contenus et de la publicité en ligne, qui repose sur la vente et l’abonnement aux produits numériques d’une part et d’autre sur  la monétisation du trafic web (nombre de visiteurs, nombre de pages que chacun consulte, temps que chacun passe), est désormais largement supérieur au marché de contenus et de la publicité sur les médias traditionnels.

La rentabilité économique de la presse repose donc désormais, en plus de la qualité de ses produits éditoriaux, sur l’appropriation des meilleures techniques de marketing digital pour générer le trafic sur l’ensemble des plateformes digitales. Ainsi, le marketing, pratique peu généralisée dans le monde de la presse, est devenu un élément essentiel de la vie de la presse. Dorénavant, la presse est appelée à mettre en place un marketing client et un marketing produit, sachant que si l’on développe un produit, c’est pour le vendre en réponse à un besoin client.

La presse est désormais contrainte à observer et s’approprier les meilleures pratiques des géants de l’économie du web, dont en particulier celles des GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon). Leurs dispositifs de marketing les plus éprouvés permettent au client potentiel de goûter au produit à travers des offres gratuites, de faire ses listes de préférence, sachant qu’au terme de cette période d’essai, s’il ne pose aucun acte d’achat (abonnement), il perd l’accès à ces offres.

Le rôle du marketing digital dans la presse est donc de rendre l’acte d’achat des produits de presse générateur de plaisir pour le consommateur. Le marketing digital se substitue ainsi à la gestion traditionnelle des abonnements et/ou de suivi de l’audience qui est devenue inadéquate pour le suivi et la fidélisation personnalisés des consommateurs et des annonceurs. Le marketing digital en presse poursuit donc trois objectifs complémentaires : (1) attirer et fidéliser les clients potentiels à travers des tunnels d’expériences positives débouchant sur des actes d’achat (abonnements), (2) générer et accroitre le trafic sur les sites et les plateformes en ligne et, (3) attirer et fidéliser les annonceurs.

Désormais, pour se différencier de la concurrence, les nouveaux défis à relever par les entreprises de presse se rapportent notamment à : (i) la personnalisation des offres aux consommateurs et aux annonceurs, (ii) l’anticipation des futures tendances de consommation et d’usages, (iii) l’affirmation de sa présence sur les réseaux sociaux et, (iv) l’augmentation de sa visibilité sur les moteurs de recherche. Pour relever ces défis, les entreprises de presse vont de plus en plus procéder à une diversification des métiers de la presse et recourir aux outils émergents d’intelligence artificielle, pour l’analyse des habitudes et des préférences de consommation, pour se montrer réactif face à l’actualité, pour attirer de nouveaux annonceurs, pour diversifier les offres et pour répondre aux attentes des publics cibles.

  • L’ère de la transformation et la diversification des métiers de la presse

La transformation digitale de la presse induit donc naturellement une transformation digitale des métiers traditionnels de la presse, donc en particulier le métier de journaliste, dont les outils et environnements de travail se numérisent d’avantage, et surtout l’émergence de métiers numériques de la presse (Journalisme 2.0) qui sont liés à la transformation digitale de la presse. On peut en citer quelques-uns qui sont devenus incontournables :

  • Le traffic manager (responsable gestion du trafic web) a pour mission d’optimiser tous les leviers d’acquisition de trafic sur le web (référencement, partenariats…) afin de donner de la visibilité aux sites et plateformes en ligne, de générer le maximum de trafic et de chiffre d’affaires.
  • Le journaliste plurimédia est capable de travailler sur tous les types de supports et de médias (presse écrite, télévision, radio, web, réseaux sociaux) et d’écrire des articles pour la presse ou le web, de réaliser des interviews vidéo, des infographies, des sons, etc.
  • Le journaliste/rédacteur web doit transmettre une information fiable et précise comme tous les journalistes, tout en prenant en compte les spécificités du numérique et notamment l’optimisation du référencement dans les moteurs de recherche (technique d’écriture adapté pour le web afin que l’article soit le plus vu et lu possible) qui ne doit rien enlever à la fluidité, la qualité, l’intérêt et le sens du contenu.
  • Le data journaliste (journaliste des données) exploite des données, publiques ou non, afin de les rendre intelligibles pour les lecteurs. Contrairement à de nombreux journalistes, il n’écrit pas d’articles mais rédige des analyses et propose une visualisation différente de l’information. Le journalisme de données consiste à collecter des données et les analyser pour en faire ressortir des informations, puis les traduire graphiquement pour les expliquer.
  • Le journaliste front page editor joue un rôle important pour chaque lecteur de contenus sur internet. Il est chargé de la cohérence de la page d’accueil du site. Il s’agit donc d’un rôle majeur pour captiver le lecteur, accroître la visibilité et l’audience du site et mettre en avant des articles, dossiers, enquêtes, images, vidéos…. Il optimise la présence du site sur les moteurs de recherche, en agissant sur cette même page d’accueil, en modifiant les titres, les chapeaux, les photos, les sujets mis en avant…
  • Le journaliste fact checker (journaliste de vérification) part des informations qui circulent sur les réseaux sociaux et médias et les traite pour déterminer si elles sont vraies ou fausse. C’est ainsi par exemple que lorsqu’une vidéo faisant le tour de la planète semble douteuse, le journaliste fact-checker va ainsi scruter l’image et enquêter pour déterminer où et quand la scène a-t-elle vraiment été tournée, qui en est vraiment l’auteur, quelle histoire raconte vraiment la scène, etc…
  • Le community manager (animateur de communautés virtuelles) est devenu incontournable dans le monde des médias et une véritable spécialité en matière de journalisme web. Le community manager a pour rôle d’animer et développer les réseaux sociaux pour son média. Il gère la relation directe et favorise les interactions avec le public/la communauté.
  • Le data analyst (analyste des données) crée, administre, analyse le big data, autrement dit les données générés par l’activité de l’entreprise, afin de favoriser son fonctionnement et son développement.
  • Le responsable open data (responsable des données brutes)  organise de manière optimale les données pour faciliter la recherche d’informations. Le journaliste d’aujourd’hui souffre du nombre gigantesque de data (données/informations) qu’il reçoit en continu. Il passe de plus en plus de temps à la vérifier, à la canaliser. Le responsable open-data Il est considéré comme le responsable technique (entretien, normalisation) et juridique de fichiers de données.

Dans les entreprises de presse, les équipes de rédaction (constituées autour des métiers traditionnels de la presse) et les équipes digitales (constitués autour des nouveaux métiers numériques de presse) travaillent désormais de manière collégiale, au sein des équipes de travail fonctionnelles transversales, avec pour objectif de rendre l’acte d’achat des contenus générateur de plaisir pour le consommateur et de fidélisation des clients.

  • Les contenus éditoriaux digitaux de qualité et le trafic web comme nouvelles sources de revenus pour la presse

Les technologies numériques, couplées à une diffusion à la demande, suppriment tous les impératifs de taille ou de style inhérents aux anciens médias. Les contraintes de maquette pesant sur les textes imprimés et les contraintes de temps limitant les durées des séquences audio ou vidéo disparaissent sur le web. Journaux, radios et télévisions ne peuvent se limiter à publier sur le web des contenus prévus initialement pour d’autres supports.

Un article transmmédia est une combinaison de textes, de photographies, de clips vidéo et audio, de graphiques et d’interactivité présentée sur un site web d’une manière non-linéaire (l’utilisateur reste maître de la navigation ; la lecture sur internet est une lecture hypertexte qui se fait en cliquant directement sur les mots, images ou vidéos recherchés) et dans laquelle l’information fournie par chaque média est complémentaire et non pas redondante.

C’est ainsi qu’un journal télévisé en ligne n’est pas compatible avec ces impératifs.  Les nouveaux médias exigent une nouvelle forme de narration qui propose un univers à part entière, immersif et participatif (narration transmédiatique), qui ne découle d’aucun ancien média particulier. Ces transformations vers de nouvelles formes de récit vont pousser les entreprises de presse à redéfinir leur rôle et leurs modèles d’affaires. Le secret est désormais de produire des contenus éditoriaux qui attirent et rassemblent les gens et leur donnent en même temps quelque chose à faire dans le but d’intensifier l’engagement des audiences. La presse est ainsi en mesure d’optimiser son marché de vente qui est un marché biface, constitué en amont des annonceurs à qui on vend les audiences et en aval des consommateurs à qui on vend les produits éditoriaux.

A titre d’illustration théorique, si nous essayons de plonger le magazine people Nyanga de Sopecam dans l’univers de la narration transmédiatique, intuitivement on voit se révéler un énorme potentiel en termes d’audience web, auprès des jeunes notamment (les « digital natives »). Deux cent mille (200 000) abonnés à 100 F CFA, ce qui est très loin d’être une ambition commerciale élevée, rapportent un revenu abonnement de 20 millions F CFA par numéro.

Un million d’abonnés à 25 F CFA rapportent un revenu abonnement de 25 millions F CFA par numéro, mais dans ce cas de figure, on dispose d’un million de visiteurs uniques à fidéliser par des offres personnalisés et d’autres produits dérivés (gratuits ou semi-payants) du magazine lui-même ou du groupe de presse, dans le but d’augmenter le nombre de pages que chacun consulte et le temps qu’il y passe.

Le magazine Nyanga disposerait ainsi en plus des abonnements, pour son marché en amont des annonceurs potentiels d’un produit commercial dont les caractéristiques sont les suivantes : « une audience internet de un million de visiteurs uniques, dont chacun consulte en moyenne X pages web et passe un temps moyen de Y minutes par jour; cette audience étant susceptible selon le besoin de l’annonceur d’être segmentée suivant les caractéristiques socioéconomiques et/ou les préférences des visiteurs uniques.»

(NB : l’intelligence artificielle permet aujourd’hui d’analyser les habitudes et les préférences des internautes, et donc de faire une segmentation de la cible, une sélection de leurs centres d’intérêt, un ciblage plus important et une personnalisation des contenus éditoriaux et des publicités).

Il ne revient ensuite qu’à la force de vente du magazine d’optimiser les revenus financiers susceptibles d’être générés par ce produit auprès des annonceurs. Si un visiteur unique est vendu à un annonceur donné à 25 centimes F CFA par jour pour un certain type de publicité digitale, ce seul contrat génère un revenu de 250 000 F CFA par jour.Pr Jacques FAME NDONGO: "L’adaptabilité et la mise à niveau de ses compétences pour un journaliste de l’ère du numérique est obligatoire"

Plus l’audience internet est élevée, plus le prix de vente en ligne devient faible, plus le journal est accessible à un plus grand nombre, plus les revenus permettant d’améliorer la qualité des contenus éditoriaux augmentent. Ainsi, la vente des publicités aux annonceurs en amont soutient la production des contenus éditoriaux de qualité pour les consommateurs en aval ; les contenus éditoriaux de qualité eux-mêmes développent le trafic web qui est le produit vendu aux annonceurs en amont. Notons que par souci de simplicité et d’intelligibilité, nous avons fait le choix de faire abstractions des techniques de publicité utilisées dans la presse en ligne (fenêtres pop-up, info-bulles, bannières web, liens sponsorisés, etc.).

  • L’adaptabilité des compétences et la qualité de l’information comme gages de survie de la presse

L’adaptabilité et la mise à niveau de ses compétences pour un journaliste de l’ère du numérique est obligatoire, afin de pouvoir cibler un plus grand nombre de lecteurs et afin de pouvoir proposer des contenus de qualité ; c’est le meilleur moyen de faire face à des propositions de contenus venant de personnes extérieures aux codes du journalisme. Cela est également le meilleur moyen de lutter contre un nouveau risque de notre époque : les fakes news. Plus que jamais les journalistes ont la responsabilité d’écrire, de le faire correctement, et que le résultat soit juste, car plus que par le passé, dans un contexte où le citoyen fait de moins en moins confiance aux institutions, c’est la confiance qu’a le lecteur aux journalistes qui fait la puissance de la marque de presse.

Les journalistes sont désormais appelés à comprendre et à adhérer à de nouvelles stratégies de création de valeur, notamment par le digital, ce qui n’était pas leur préoccupation première quand la presse était plus riche. Ils doivent donc se familiariser avec les nouvelles écritures, puisque le digital met à disposition du journaliste quantité de moyens dont il ne pouvait disposer jusque-là. Ces nouvelles écritures transmédia combinent et intègrent les outils de narration (textes, hypertextes, sons, images, vidéos), les outils de génération et d’optimisation du trafic web (navigation, référencement, personnalisation, flux RSS, etc.) et les outils de e-commerce (paiement en 1 clic).

  • La digitalisation comme nouvelle source de revenus pour la presse publique

A l’ère numérique, les citoyens sont de plus en plus sur internet et dans les réseaux sociaux. L’économie de l’internet est basée sur la monétisation de la data (données/informations) que les entreprises possèdent ou génèrent par leur activité et du trafic web qu’elles sont susceptibles de générer sur leurs différentes plateformes digitales. Le big data que possède l’entreprise de presse publique est destiné à être transformée en de contenus éditoriaux qui sont conçus comme des aimants qui attirent et fidélisent les consommateurs potentiels que sont les internautes, de manière à générer un abondant trafic monétisable sur ses différentes plateformes digitales.  La survie de la presse publique est tributaire de ce changement de culture paradigmatique qu’impose l’ère numérique à la presse.

  • Epilogue

Au terme de cette leçon inaugurale, il importe de retenir une idée simple mais fondamentale : la question n’est plus, aujourd’hui, de savoir si entre presse publique ou privée et pouvoir politique pluriel il y a inféodation, antagonisme, relation collaborative, incestueuse, torrentielle, conflictuelle, servile ou terreur amoureuse. La seule question qui vaille la peine d’être posée est la suivante : le journaliste est-il prêt à faire le saut qualitatif et apparemment terrifiant quoique fascinant vers le numérique total ?

Est-il prêt à dépasser le clivage suranné (du moins potentiellement) entre

  • Homo scribens (l’homme qui écrit) / presse écrite ;
  • Homo loquens (l’homme qui parle) / presse radiophonique ;
  • Homo imago (l’homme – image) / presse télévisée pour devenir un homo « digitalis » ?

Je sais que, dans la salle, la majorité des journalistes répondra « OUI » … Mais, nous n’avons pas de financement pour le recyclage des journalistes, les salaires des nouveaux journalistes digitaux et l’achat des équipements.

Sachez qu’en dehors des efforts multidimensionnels que fournissent les Etats à travers le monde, chaque organe de presse doit chercher ses ressources endogènes pour transformer de manière radicale l’esprit et la finalité de l’équipe rédactionnelle qui doit devenir, absolument, une entreprise scripto-audio-visio-digitale. Il s’agit d’un vouloir-faire, d’un savoir-faire, d’un pouvoir-faire au confluent de la volonté du savoir et du pouvoir médiatiques. Avec, comme épicentre, la Vérité. Celle-ci n’est ni à gauche, ni à droite, ni au centre pour utiliser des termes liés au jargon politique. Comme, Dieu, elle EST.

Souvenez-vous de la phrase apodictique de Yahvé : « je suis celui qui est ». Comme disaient les Latins, « Veritas se ipsa defendet » (la vérité se défend d’elle-même).

Défendez-vous, vous vous-mêmes, dans le Bien, le Beau et le Vrai.

Et, comme le soleil d’Afrique, illuminez le monde, par votre étincelance.

Je vous remercie de votre bienveillante attention.

Revoir en intégralité la leçon inaugurale du Pr Jacques FAME NDONGO en vidéo

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