[DIGITAL Business Africa] – À l’issue du Sommet pour l’action sur l’intelligence artificielle organisé à New Delhi en Inde, les
États-Unis ont pris une position tranchée : Washington rejette « totalement » toute forme de gouvernance mondiale de l’IA. Une posture assumée par
Michael Kratsios, conseiller de la Maison-Blanche aux sciences et technologies, qui estime qu’un cadre multilatéral contraignant freinerait l’innovation et renforcerait une bureaucratie internationale jugée inefficace.
Cette déclaration intervient dans un contexte de montée en puissance des initiatives internationales visant à encadrer le développement de l’IA. Quelques heures plus tôt, le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, annonçait le lancement d’une commission scientifique internationale chargée de faire du « contrôle humain » de l’IA une réalité technique, sur le modèle du GIEC pour le climat. L’objectif affiché : produire des recommandations scientifiques indépendantes pour guider les États face aux risques systémiques de l’IA.
Pour l’administration américaine, cette approche multilatérale comporte un risque majeur : celui d’installer une régulation excessive susceptible de « tuer une industrie en plein essor ». À New Delhi, Michael Kratsios a assumé une ligne idéologique claire, dénonçant ce qu’il qualifie « d’obsessions sur les risques » liés notamment au climat ou à l’équité, qu’il perçoit comme des prétextes à une centralisation bureaucratique du contrôle technologique. Selon lui, focaliser les politiques publiques sur des scénarios de risques « spéculatifs » pourrait freiner la concurrence, consolider les positions dominantes des géants technologiques déjà établis et, paradoxalement, exclure les pays en développement d’une participation pleine et entière à l’économie mondiale de l’IA.
Un argument qui interpelle particulièrement les pays africains. Car derrière le rejet américain d’une gouvernance mondiale de l’IA se joue aussi une bataille d’influence normative : qui fixera les standards techniques, éthiques et économiques de l’IA de demain ? L’Union européenne avance ses propres cadres réglementaires, l’ONU tente de structurer un consensus multilatéral, tandis que les États-Unis privilégient une approche de marché, portée par leurs grandes entreprises technologiques. Pour l’Afrique, le risque est double : subir des normes élaborées sans elle ou devenir un simple terrain d’expérimentation pour des technologies conçues ailleurs, sans réelle capacité de négociation sur les règles du jeu.
Le débat est d’autant plus stratégique que l’IA est désormais au cœur de plusieurs politiques publiques africaines : modernisation des administrations, e-gouvernance, services publics numériques, fintech, identité digitale, agriculture de précision ou encore santé connectée. L’absence d’un cadre international équilibré pourrait accentuer les asymétries entre pays producteurs de technologies d’IA et pays consommateurs de solutions importées. À l’inverse, une gouvernance mondiale trop rigide pourrait ralentir l’appropriation locale de l’IA par les écosystèmes africains émergents.
En toile de fond, le changement de vocabulaire observé lors du sommet – passé de « sécurité de l’IA » à « impact de l’IA » – illustre l’évolution du débat international. Les États-Unis y voient une opportunité de déplacer la focale de la régulation vers la valorisation économique et l’innovation. L’ONU, de son côté, tente d’imposer l’idée que la puissance de l’IA doit s’accompagner de garde-fous techniques garantissant un contrôle humain effectif. Deux visions du monde numérique s’affrontent : l’une libérale et concurrentielle, l’autre plus normative et multilatérale.
Pour les pays africains, l’enjeu n’est pas de choisir un camp, mais de peser politiquement dans ces forums internationaux afin de défendre leurs priorités : accès équitable aux technologies, transfert de compétences, souveraineté numérique, protection des données, et capacité à développer des usages de l’IA au service du développement. À l’heure où les règles du jeu de l’économie mondiale de l’IA se dessinent, rester en retrait serait accepter de voir l’avenir numérique du continent se décider sans lui.
E-Gov’A Summit
À l’échelle du continent, ces débats sur la gouvernance de l’IA, la souveraineté numérique et la bataille des normes technologiques ne sont plus théoriques : ils s’invitent désormais dans les agendas des gouvernements africains. C’est précisément dans cet esprit que se tiendra à Yaoundé, du 14 au 16 mai 2026, E-Gov’A – le Salon de l’e-gouvernance et de l’innovation digitale en Afrique, sous le thème « Intelligence artificielle et e-gouvernance : bâtir des services publics efficaces dans une Afrique cashless et paperless ». En réunissant décideurs publics, régulateurs, experts, entreprises technologiques et partenaires au développement, E-Gov’A ambitionne d’offrir à l’Afrique un espace stratégique pour débattre de ses propres choix en matière d’IA, de normes numériques et de transformation des services publics, afin que le continent ne soit pas seulement un terrain d’application des règles fixées ailleurs, mais un acteur à part entière de la gouvernance du numérique mondial.
Par Digital Business Africa