[Digital Business Africa] – Lors de la 14e Conférence ministérielle de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), qui se tient actuellement au Palais des Congrès de Yaoundé, les débats sur les règles du commerce numérique s’intensifient. Parmi les voix les plus critiques, celle de Sofía Scasserra, spécialiste de l’économie numérique, du travail et du développement, s’inquiète des conséquences à long terme des négociations en cours à l’OMC.
Dans un contexte marqué par l’accélération de la transformation numérique et l’influence croissante de l’intelligence artificielle, Mme Scasserra prévient que l’approche réglementaire de l’OMC pourrait restreindre considérablement la souveraineté nationale. « L’OMC… réduit la marge de manœuvre politique des pays et libéralise encore davantage. C’est un régime réglementaire où la libéralisation est la norme, ce qui est problématique car il ne laisse aucune marge de manœuvre politique,” a-t-elle déclaré.
Selon elle, les négociations en cours risquent de limiter la capacité des pays en particulier ceux du Sud à façonner leurs propres économies numériques. « Cette conférence cherche à libéraliser et à réduire la capacité des pays à réglementer leur propre économie numérique, » a-t-elle ajouté, pointant du doigt un déséquilibre structurel inhérent à la gouvernance du commerce mondial.
Au-delà des règles commerciales, Scasserra inscrit le débat dans le contexte plus large des mutations technologiques induites par l’intelligence artificielle. À mesure que les systèmes d’IA deviennent essentiels aux chaînes de production et aux infrastructures économiques, le manque de flexibilité réglementaire pourrait exposer les pays à de nouveaux risques systémiques. « Nous sommes déjà en train de déréglementer une économie numérique dont nous savons qu’elle est problématique et qu’elle doit être réglementée », a-t-elle souligné.
Alors que des juridictions comme l’Union européenne développent activement des cadres réglementaires pour l’IA et les plateformes numériques, Scasserra relève un paradoxe au niveau multilatéral. « Partout dans le monde, on réglemente, et voilà qu’on veut imposer une législation internationale qui empêchera les pays de réglementer », a-t-elle averti.
Une préoccupation majeure réside dans la dépendance croissante aux infrastructures technologiques étrangères. À mesure que les économies intègrent l’IA dans la logistique, les systèmes énergétiques et les processus industriels, le recours à des modèles externes souvent développés par de grandes entreprises américaines comme OpenAI pourrait accentuer cette dépendance numérique. « Vous fondez vos modèles sur des systèmes qui ne sont pas ancrés dans vos propres économies… ce qui crée un biais, mais aussi une dépendance technologique », a expliqué Scasserra.
Elle a ensuite souligné les risques systémiques associés à cette dépendance : « Si ces systèmes cessent de fonctionner… vos propres systèmes s’effondreront. Cela signifie que votre économie dépend d’acteurs extérieurs. » Pour les pays en développement, cela soulève non seulement des préoccupations économiques, mais aussi des questions de résilience et de souveraineté dans une économie mondiale de plus en plus pilotée par l’IA. La question de la répartition des richesses est tout aussi centrale dans sa critique. Dans le cadre actuel en particulier avec le moratoire sur les droits de douane pour les transmissions électroniques les avantages semblent se concentrer entre les mains d’une poignée de géants mondiaux de la technologie. « Ce système n’a fait qu’accroître la richesse de quelques grandes entreprises technologiques… sans la redistribuer », a-t-elle affirmé.
Pour Scasserra, la solution réside dans le rétablissement d’une plus grande flexibilité politique. « Il est temps de redistribuer les richesses, et nous pouvons le faire grâce aux taxes et aux droits de douane. Nous avons besoin d’une marge de manœuvre politique pour décider quels biens et secteurs numériques nous voulons protéger », a-t-elle conclu. Surtout, elle a précisé que cela n’impliquait pas l’imposition généralisée de droits de douane, mais plutôt la possibilité pour les pays de faire des choix stratégiques en accord avec leurs priorités de développement.
Alors que les discussions se poursuivent à Yaoundé, son intervention souligne une question cruciale pour les membres de l’OMC : comment concilier la volonté de libéraliser le commerce numérique mondial et la nécessité d’une autonomie réglementaire nationale à l’ère des mutations technologiques rapides ? Pour de nombreuses économies en développement, l’issue de la MC14 pourrait bien déterminer si elles pourront pleinement tirer parti du numérique, ou simplement s’y adapter.
Par DIGITAL BUSINESS AFRICA








