[Digital Business Africa] – Chris Southworth est le Secrétaire général de la Chambre de commerce internationale du Royaume-Uni (ICC UK). C’est un expert reconnu en politique commerciale et en commerce numérique. Il est cofondateur du Centre britannique pour le commerce numérique et l’innovation, représentant de l’ICC auprès du Commonwealth et membre du Conseil mondial de l’ICC. Il est à Yaoundé, au Cameroun, pour la CM14.
Dans cet entretien avec Digital Business Africa, il ressort que divers problèmes freinent le commerce international. Pour lui, l’OMC et chaque pays doivent œuvrer à la mise à jour de l’institution chargée de réglementer le commerce mondial.
Digital Business Africa : La 14e conférence ministérielle (CM14) représente-t-elle un tournant pour l’avenir de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) ?
Chris Southworth: Oui. C’est un moment de croissance pour l’Organisation mondiale et le système multilatéral du commerce. La vérité est que le commerce a libéré un milliard de personnes de la pauvreté. Nous vivons au 21e siècle avec la technologie moderne. Les règles de l’OMC ne reflètent pas le monde dans lequel nous vivons, ni les consommateurs, ni le commerce, mais surtout le commerce. L’ordre économique mondial évolue, ce qui crée des tensions géopolitiques. Mais il y a aussi des changements démographiques, notamment en Afrique. La base de production et de consommation a changé dramatiquement au cours de ce temps.
C’est un moment très important pour tous les gouvernements, qui doivent s’unir autour de l’idée de mettre à jour le système. La meilleure façon de le comprendre, c’est de le comparer à un ordinateur. L’OMC est le système d’opérations pour le commerce mondial. Quand vous utilisez votre ordinateur et que vous recevez un message de mise à jour, vous cliquez dessus, puis vous rebootez votre ordinateur. Nous n’avons pas fait cela à l’OMC.
Cela a créé un blocage sur lequel nous ne pouvons pas avancer. Nous ne résolvons pas les problèmes du passé. C’est ici, au Cameroun, que nous pouvons résoudre ce problème et trouver un modèle de route pour faire évoluer et moderniser le système de commerce.
Digital Business Africa : Quels sont les autres problèmes qui, d’après vous, minent le fonctionnement de l’OMC ?
Chris Southworth : Malgré la libération de 1 milliard d’habitants de la pauvreté, principalement dans les pays du Sud, ce qui est génial, il y a eu un énorme backslash politique dans les pays du Nord du monde, parce que les standards de vie ont fortement diminué au cours des 10 à 15 dernières années.
C’est pourquoi vous voyez maintenant de grandes tendances politiques. Regardez l’Amérique, regardez l’Europe en particulier : il y a très peu de soutien politique au multilatéralisme. Les gens veulent être unilatéraux et protéger leurs propres bases de vote, les consommateurs et l’économie. Nous avons besoin de croissance. Nous devons être compétitifs. Nous devons élever les standards de vie. L’Organisation mondiale du commerce s’occupe d’établir des normes.
Dans une partie du monde, cela a bénéficié. Dans l’autre, ce n’a pas été le cas. Maintenant, il s’agit de créer un champ de jeu plus élevé. C’est l’un des problèmes. Un constat aussi : les économies qui étaient petites sont désormais plus grandes que celles de l’époque.
Regardez l’Inde : elle est plus grande que la France. La Chine est actuellement numéro 2. Elle n’était pas numéro 2 il y a 20 ans. Le système ne reflète pas ces changements. Beaucoup de pays sont désormais développés.
Cela crée beaucoup de frictions dans le système quant à la manière de s’assurer que le développement se fasse de manière équitable pour tout le monde. Le troisième problème est lié au changement de l’ordre économique mondial. Les pouvoirs les plus puissants du monde sont désormais complètement différents.
Il y a un grand changement de pouvoir du Royaume-Uni vers l’Ouest et de grands blocs de pays. L’Afrique est l’une d’entre elles. L’influence de l’Afrique est beaucoup plus grande qu’il y a 20 ans. C’était exactement la même chose en Asie. Les acteurs du système mondial sont donc très différents de ceux du passé.
Il n’y a plus seulement le G7. C’est beaucoup plus complexe. Cela crée beaucoup de frictions pendant que ce changement se déroule. Ce n’est pas que le changement soit mauvais, mais c’est un changement et le système de l’OMC ne le reflète pas.
Digital Business Africa : Quelle place occupe le numérique dans le système de l’OMC ?
Chris Southworth: L’influence numérique est cruciale. Ce n’est pas un projet technique. Le système de commerce n’a pas vraiment changé depuis 200 ans. Les documents que les entreprises remplissent lorsqu’elles doivent croiser les frontières, ou lorsqu’elles échangent des finances, sont exactement les mêmes documents qu’il y a 200 ans. C’est tout en papier. Il y a 4 milliards de morceaux de papier qui circulent dans le système. C’est énormément bureaucratique. C’est lent, inefficace et cher.
Et bien sûr, nous utilisons toutes les technologies modernes. Le système lui-même n’est pas simplement adéquat aux besoins de l’entreprise moderne dans le monde actuel. C’est le problème critique du numérique. Cela signifie qu’il faut effectuer une transition majeure du papier à l’économie digitale, où nous savons que les entreprises ne transitent pas en 2 à 3 mois, mais en 1 heure, 1 minute. C’est un changement drastique vers un moyen plus simple et plus rapide.
Nous savons que les bénéfices pour tout le monde, en particulier pour les petites entreprises, sont énormes en termes d’efficacité, de croissance et d’accès aux financements. Ce sont de grands problèmes que nous voulons résoudre. Et bien sûr, la solution la plus évidente, c’est de digitaliser le système de commerce.
Mais nous devons bouger beaucoup plus vite que nous ne le faisons actuellement. Actuellement, c’est trop lent ; cela ne répond pas aux besoins de l’entreprise. Nous voulons tous être compétitifs. Nous devons être agiles dans le monde actuel, où nous sommes confrontés à des tarifs, des contrôles d’exportation et des sanctions. Le système est très compliqué.
Digital Business Africa : Quel est votre avis sur la digitalisation des entreprises dans le monde ?
Chris Southworth: La digitalisation permet aux entreprises de bouger plus vite, de transiter plus vite, d’accéder à plus d’argent de travail et d’être plus liquides qu’elles ne le sont sur papier, où tout l’argent est coincé dans la chaîne d’exportation. La digitalisation est une solution majeure. C’est pourquoi c’est si important. Mais nous devons le faire de sorte que tout le monde en bénéficie. Il ne peut pas être seulement les grandes économies. Nous devons le faire avec tout le monde.
C’est dans notre intérêt d’être collaboratifs, mais nous devons améliorer les règles. Nous devons mettre en place l’infrastructure numérique dont nous avons besoin partout, et non seulement dans certaines régions du monde. Sinon, les gens seront laissés derrière, ce qui est l’exact opposé de ce que nous voulons tous obtenir.
Nous voulons élever les standards de vie, développer les économies et être plus résilients dans un environnement moderne. Et la digitalisation est la solution à 100 %.
Digital Business Africa : Quels sont les risques pour la croissance mondiale en cas de ralentissement des progrès ?
Chris Southworth: C’est un bon moment pour y réfléchir. Par exemple, l’Europe est incroyablement instable sur le plan politique. D’un point de vue business, la stabilité et la prévisibilité sont tout. Sans stabilité, l’investissement ne se produit pas, ce qui ne conduit ni à des emplois, ni à la croissance ni à la prospérité.
Plus l’environnement politique est instable, plus il est difficile pour les entreprises de se développer. Mais si nous ne grandissons pas, la pression sur les gouvernements pour accroître la croissance est intense. Cela signifie que le logement, les services publics et les emplois, pas seulement dans certains endroits du pays, mais dans tous les endroits, vont changer de plus en plus souvent.
C’est plus compliqué politiquement. Cela rend tout plus difficile pour l’entreprise d’investir. Finalement, cela signifie l’inflation, la hausse des coûts, plus de complexité et cela affecte aussi les consommateurs. Si les consommateurs paient un coût plus élevé, les entreprises supportent davantage de complexité et de coûts. Nous, tous, perdons, et ce n’est pas dans notre intérêt.
Nous devons travailler avec les politiciens pour améliorer la stabilité politique. La croissance est fondamentale pour que nous puissions concourir et grandir en même temps, tout en restant stables et prospères.
Propos recueillis par Ghislaine DEUDJUI
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